La directrice du Crazy Horse, Andrée Deissenberg : au Bonheur des Dames

Andrée Deissenberg-Crazy-Paris Bazaar-Marion

Andrée Deissenberg dirige le Crazy Horse depuis bientôt treize ans. Elle lui a redonné souffle et glamour. Son histoire est celle d’une dame de coeur qui ne s’est jamais tenue à carreau.

Ça a commencé par un non. Le oui est venu après. Andrée Deissenberg vivait alors à Las Vegas où elle travaillait pour le Cirque du Soleil. Le MGM Mirage, l’un des joyaux du Strip, l’avait contactée pour lui suggérer d’envoyer ses artistes circassiens accueillir les danseuses du Crazy Horse qui arrivaient ce jour-là par avion privé. « Crazy what ?? Des strip-teaseuses ??? No, never !! »

Invitée à la première représentation de leur show dont elle ignorait tout, s’y rendant pour ainsi dire à reculons, ce qu’elle découvre la scotche littéralement. La beauté des filles, l’intelligence, l’élégance et la singularité du spectacle lui font aussitôt regretter son snobisme. Et ses à priori font place à un étonnement séduit.

Le hasard faisant parfois bien les choses, revenue un peu plus tard en Europe, il lui est proposé de s’occuper du Crazy. Une bonne nouvelle qui tombe d’autant mieux qu’Andrée a justement envie de poser ses valises de saltimbanque, toujours entre deux continents. Elle dit au revoir au Cirque du Soleil et devient la directrice générale à la création et au développement du légendaire cabaret parisien. Une légende alors un peu dans le mou de son histoire. Depuis la disparition tragique en 1994 de son génial créateur, Alain Bernardin, le Crazy a pris la poussière et il n’est pas loin de la mordre.

« Alain Bernardin avait créé un soleil, là on arrivait au bout des rayons. Il commençait à faire un peu froid. J’ai proposé à Philippe Homme (L’homme d’affaire belge qui a pris le contrôle du Crazy en 2006 et le préside depuis) de remettre la création au centre de la réflexion, au coeur des activités. Ça ne s’est pas fait sans douleurs.

Je me souviens d’une fille qui ne voulait même pas entendre parler de création. Elle était là pour faire ce qu’on lui demandait, point. D’ailleurs, l’équipe dans sa majorité n’avait pas du tout envie d’explorer, de se mettre en danger.

La régie, par exemple, savait éclairer un show mais n’imaginait pas un instant de s’ouvrir à d’autres techniques, ni de découvrir de nouvelles technologies, encore moins de se former. J’étais confrontée chaque jour à des murs et j’entendais sans cesse : « Mais le Boss n’aurait pas fait ça ! » Ce à quoi je répondais : « Oui, mais le Boss est mort il y a quinze ans. À un moment donné, il faut savoir tourner la page ! »

On opposait un « non » à tout ce que je proposais. Il y avait une volonté de se préserver. Ce que je comprends très bien. Seulement, il y avait aussi une nécessité absolue d’avancer. Parce que sinon, c’était la fin du Crazy. »

Andrée Deissenberg-Crazy-AuBonheurdesDames-ParisBazaar-Marion©Jean-Marie Marion

Autre écueil auquel Andrée Deissenberg s’est confrontée, le trio que formaient les héritiers de Bernardin. Chacun nourrissait légitimement sa propre vision de l’oeuvre de leur père et avait à coeur évidemment de la perpétuer. Une divergence de vues qui s’est d’ailleurs traduite par trois déclinaisons différentes, encore visibles, de la fameuse couleur rouge emblématique du Crazy. L’anecdote est cocasse mais en dit assez sur les dissonances qui ont compliqué la partition qu’elle avait à composer.

Andrée pense aujourd’hui que c’est en grande partie sa candeur et son inconscience qui ont rendu l’aventure possible. Le passé prestigieux du cabaret n’était pas le sien. Elle n’était pas non plus parisienne. Elle a avancé sans baisser les yeux et bousculé le sage ordonnancement du temple assoupi.

Au fil des saisons et des spectacles, elle a ainsi ouvert la scène du Crazy à des invitées illustres et inattendues. On se souvient de Dita Von Teese, d’Arielle Dombasle, de Clotilde Courau, de Noémie Lenoir ou encore, et plus audacieux, de Conchita Wurst. On n’oublie pas non plus Beyoncé qui sans s’y produire s’est largement inspirée de certaines chorégraphies du Crazy et y a d’ailleurs réalisé le clip très glam et hot de Partition. 

Elle a aussi laissé carte blanche au chorégraphe Philippe Decouflé qui, avec la complicité artistique du fantasque Ali Madhavi, a signé Désirs, revue sublime dont certains tableaux devenus autant de classiques sont déjà entrés au répertoire incontournable du cabaret. Surtout, Andrée Deissenberg, en les encourageant sans cesse à s’approprier les codes du Crazy et à les réinterpréter, a permis à ses artistes à la cambrure iconique de retrouver leur éclat.

« Il y a quelque chose d’universel qui dépasse la troupe et qu’en même temps elle interprète. Je me faisais cette remarque l’autre jour, la femme Crazy est toujours moderne, très parisienne. Mais aujourd’hui elle est encore plus connectée au monde. La troupe s’est renouvelée. Et les filles qui arrivent maintenant apportent avec elles encore plus de liberté. Elles sont sans complexes. Et s’inscrivent davantage que par le passé dans l’air du temps. 

Plus que jamais sans doute, le Crazy est devenu une histoire de femmes. Des femmes libres, conscientes de ce qu’elles sont et qui font exactement ce qu’elles ont envie de faire. Elles ont choisi d’être ici et elles l’assument ! On est à mille lieues de la femme objet ! 

Je pense qu’à l’époque de Bernardin, elles étaient beaucoup plus contraintes. On leur ouvrait un compte en banque. Elles étaient supposées ne pouvoir s’occuper de rien. Ça partait d’une bonne intention mais, par exemple, Alain prélevait aussi chaque mois un pourcentage sur les cachets des danseuses qu’il mettait sur un compte auquel elles n’avaient pas accès, pour qu’elles ne soient pas tentées de faire n’importe quoi et qu’il leur reste quelque chose à la fin. C’était louable mais en même temps très paternaliste. Aujourd’hui, ce serait impensable ! »

Andrée Deissenberg2-Crazy-AuBonheurdesDames-ParisBazaar-Marion©Jean-Marie Marion

Andrée Deissenberg se souvient en souriant de sa mère qui brûlait ses soutien-gorge. Le féminisme en mode combat. Elle note qu’aujourd’hui les filles du Crazy non seulement en portent mais savent s’offrir les plus beaux. Un néo féminisme qui reste sans doute à définir mais dont les contours n’ont pas les aspérités tranchantes de celui que revendiquaient leurs aînées. Times, They Are a-changin’, chantait Dylan. L’écrin divin qu’est le Crazy Horse en est aussi le témoin.

Andrée continue d’y écrire sa propre histoire. Celle d’une jeune Américaine qui très tôt s’est sentie à sa place chez les saltimbanques. Moins pour la lumière, elle ne papillonne pas, que pour le bouillonnement intense et créatif dont elle aime se nourrir. C’est ce qui chaque jour fait sa joie et contribue à son harmonie.

Imaginer, proposer, échanger, tenter, elle confie ne pas savoir faire autre chose. Elle dit n’avoir jamais pris ombrage de la beauté de ses danseuses, elles ont maintenant l’âge d’être ses filles. À la regarder vivre avec ses équipes, à l’écouter dérouler librement le film de sa trajectoire jamais achevée, on se demande si ce n’est pas elle la plus jeune. Magique ? Probablement. Crazy ? Absolument !

O.D

À votre tour, faites le plein des sens au Crazy !!

12, avenue George V, 75008 Paris

2 thoughts on “La directrice du Crazy Horse, Andrée Deissenberg : au Bonheur des Dames

  1. Superbe article sur un temple de la femme parisienne!
    Ce Crazy est un écrin ouaté pour les plus jolies créatures qui soient.
    Bien entendu, il est important de préserver l’Adn de cette maison mais bravo d’avoir osé bousculer les codes!!!
    La société change vite et nos humeurs aussi.
    Merci au Crazy de nous apporter cette élégance, ce chic, ce glamour, ce rêve d’une femme belle, libre et joyeuse.
    J’adore vos revues et votre dernier spectacle est la synthèse des meilleurs numéros des années passées.
    Un bijou!!!
    Longue et heureuse vie au Crazy!!!

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