Boris Bergman : Héroïquement Rock !

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Écrivain, parolier, rieur et rêveur, Boris Bergman a signé des tubes inoxydables et continue de faire mentir le temps qui passe. Un môme aux 70 printemps et quelques bourgeons.

« Je suis d’humeur exquise… je retourne à Londres, figure-toi. Le pays où les gens, quand ils te bousculent, s’excusent et le pensent. En opposition à d’autres endroits où on te marche sur le pied et on te dit : « Qu’est-ce que ton pied est venu faire sous le mien ?! » (sourire) En plus, je vais aller voir des groupes de rock dans les pubs, je vais boire du thé et puis je vais revoir l’Homme de la Mancha dans une nouvelle version !« 

C’est un Boris Bergman heureux d’être en partance qui nous a reçus ce jour-là dans son Isba, à Montmartre. Le génial lutin allait renouer avec les chemins de traverse de son enfance, « on est du pays de son école buissonnière » , ceux qu’il commença par tracer du côté de Golders Green, quartier du nord londonien, où ses parents qui fuyaient les pogroms d’Ukraine trouvèrent refuge dans les années 20. À cette seule évocation, les souvenirs ont rappliqué et se sont bousculés au portillon.

« À la maison, c’était bouffe russe, vodka, harengs et pastrami et ma langue, c’était l’anglais. Et c’est vrai, quand je reviens là-bas, je me sens vraiment chez moi, surtout avec l’âge. Et puis, bizarrement, je me sens moins OVNI qu’ici… (rires)… je pensais qu’avec les cheveux blancs, on allait enfin considérer que je suis comme les autres mais non. Brassens avait raison, « mais les brav’s gens n’aiment pas que l’on suive une autre route qu’eux » (sourire) ».

Il y a juste parfois un peu de mélancolie qui affleure. Lorsque ses potes partis avant lui se rappellent subitement à son bon souvenir.

Comme Ticky Holgado, à qui il pense tous les jours. Comme Francis Lai, qu’il devait voir le lendemain de sa mort, cet autre génie qui « ne pouvait faire une chanson que si on lui donnait le texte d’abord, et quand tu écoutais la chanson tu avais l’impression que c’était le texte qui avait été fait sur la musique ! » Il pense à Guy Peellaert qui au qualificatif d’ « artiste » préférait celui qu’il s’était trouvé de « faiseur d’images ». Il se souvient aussi régulièrement de ce vieux qui lui avait appris plein de choses sur l’art dramatique, même si à l’époque il n’en avait pas bien conscience, Yves Robert.

Parce qu’il continue de se conjuguer au présent, Boris regarde son monde, notamment ce Royaume que le Brexit désunit. Cette Angleterre que des fous veulent rendre à son insularité, convaincus sans doute que le confetti sur le planisphère peut à nouveau régner sur les mers et les océans.

« C’est une minorité, ça. Les gens malheureusement les plus efficaces sont les plus méchants. Les ultra conservateurs ont gagné leur Brexit en agitant l’épouvantail des migrants et les autres étaient pas du tout au courant, très mal informés. Même les gens qui lisaient The Independent, The Guardian, qui vont au théâtre, qui écoutent de la musique, ils n’étaient pas vraiment au courant de qui se passait. Et maintenant, ils le regrettent tous amèrement parce qu’on soit pour ou contre l’Europe, si le Brexit passe, il se prépare… moi, je me dis de plus en plus qu’il va pas passer. Je me dis qu’il va y avoir un deuxième référendum… Tant mieux !

Boris Bergman-1-ParisBazaar-Marion©Jean-Marie Marion

Mais Trump en Amérique qui vitupère et gesticule aussi vil qu’il tweete, Bolsonaro au Brésil qui rétrograde sans frein, Salvini en Italie qui sans vergogne va jusqu’à tapiner nos Gilets Jaunes, Bannon qui aimerait bien jouer les Kissinger de Marine, et Poutine en embuscade, que son rêve d’être un Tsar un vrai consume, et qui oeuvre à ce que le Vieux Continent se délite pour mieux régner, ce populisme qui monte, cette Histoire qu’on prend le risque de faire bégayer à trop l’oublier, ça le pince Boris.

« Egoïstement, je dirais qu’une chanson comme « Touche pas à mon Pote » que j’ai faite avec Bashung il y a maintenant très très longtemps revient d’actualité. Je veux dire, grâce à ces gens-là, il y a beaucoup de choses que j’ai faites qui normalement devraient être tombées en désuétude et qui sont encore valables ! (rires)…

… C’est marrant, quand je vois ce qui se passe en France, c’est comme si 68 n’avait pas existé. Comme s’il n’y avait pas eu les Gotlib, les Glucksmann… comme si cette époque avait été rayée des disquettes, comme s’il y avait eu un genre de grand révisionnisme… oui, ça me fait peur. Parce que je m’appelle Bergman et que, comme disait ma mère, j’ai l’impression d’être revenu en 1934 !

… Et c’est vrai qu’aujourd’hui, non seulement il y a des chansons que je ne pourrais plus faire mais en plus elles ne passeraient pas. Elles seraient censurées. Ce matin, je réécoutais l’intégrale qu’ils ont sortie pour Alain, pour Bashung, et j’écoutais « Je fume pour Mieux Oublier que Tu Bois », c’est Jean-Bernard Hebey ( figure légendaire de la radio, animateur et à l’époque adjoint à la direction des Programmes de RTL-ndlr) que je connaissais depuis la bande du Drugstore qui l’a passée avant tout le monde. Avant le succès de Gaby.

Je le cite toujours parce que lui comme Bernard Lenoir (légende lui aussi mais sur France Inter-ndlr) n’ont pas attendu Gaby pour nous passer à l’antenne. Aujourd’hui, la chanson ne serait même pas censurée, elle serait auto-censurée ! Alain serait allé jusqu’au bout mais pas la maison de disques, on ne la passerait pas !

Boris Bergman-2-ParisBazaar-Marion©Jean-Marie Marion

Dans les pleins comme dans les déliés de Boris, il s’intercale souvent Alain. Il y a comme ça des chemins parcourus que le temps n’efface pas. Ils ont connu le dur et le doux, l’amer et l’exquis. Ils ont même pris le temps de vieillir un peu ensemble. Il y a quelques semaines, on s’est souvenu que Bashung était parti depuis dix ans. Les conteurs officiels ont alors chacun à leur façon évoqué, commémoré, encensé, célébré. Mais ceux qui s’attendaient à voir Bergman au générique sont restés sur leur faim. Comme si toutes ces années n’avaient eu au fond que peu d’importance. Comme si Gaby, bon exemple, n’avait été que l’amour d’un soir, la fille d’un été, et Vertige de l’Amour un truc qui ferait masse, un tube qui ferait tâche.

« On a le droit d’aimer ou de ne pas aimer mais dire que par exemple c’est à partir de Novice (sorti en 1989, septième album studio de Bashung et premiers textes de Jean Fauque-ndlr) qu’on s’est débarrassé de mon écriture « jeux-de-mots-calembours » !… Déjà la limiter à ça, je trouve ça pas très gentil et pas bien. Et puis, je me suis dit : « Ils sont gonflés ! »  Sur cet album, j’en ai fait sept sur dix quand même !… J’ai trouvé ça un peu dur… À partir de ce moment-là, je les ai appelés le « Triangle des Bermudas » (Libération, les Inrocks et Télérama-ndlr) et c’est resté (rires)…

… À un moment, j’ai été effacé. Je vais t’expliquer pourquoi. Parce que pendant des années, bien avant nous, pour qu’un chanteur soit crédible il fallait qu’il soit auteur-compositeur. Quand on a interviewé Pascal Homme de Couleur (Pascal Nègre ex-patron d’Universal-ndlr), et qu’on lui a demandé pour lui qui était Alain, il a répondu : « Un Poète ». Moi j’étais derrière lui, j’ai dit : « Un co-Poète ! » Et donc, ils ont voulu faire d’Alain un auteur-compositeur-interprète. 

Un jour, après la mort d’Alain, Laurent Rigoulet de Télérama est venu me trouver. Il m’a demandé : « Comment dans l’écriture avez-vous joué au ping-pong tous les deux ? » J’ai répondu : « Mais, il n’y avait pas de ping-pong ! Je montrais mes textes et Alain me disait : « Là, tu vas me changer ça, ça sonne pas bien, là je vais couper un truc »… mais c’est moi seul qui écrivais ! » J’explique à Rigoulet, je reste quatre heures avec lui. Et puis, plus de nouvelles. J’achète Télérama et je vois que ce qu’il n’a pas pu faire avec moi, il l’a fait avec Jean Fauque. Moi, il me résume à : « Au milieu des années 70, Alain Bashung en compagnie de Boris Bergman… » Ça les énerve, ils n’entendent pas quand je leur dis que c’est moi qui écrivais les textes. 

À l’époque, Alain était compositeur et producteur au sens où c’est lui qui réalisait ses albums, il n’avait pas envie d’écrire ! Il n’avait pas envie !! Même s’il avait une idée sur l’ambiance d’une chanson, il était comme tous les metteurs en scène, il était manipulateur (sourire), donc il me mettait comme une petite souris dans un labyrinthe et il se disait : « Moi personnellement, j’aimerais bien qu’il aille à droite, Boris. Mais si, par hasard, il va à gauche, ce serait peut-être pas mal non plus. » Et c’est arrivé plusieurs fois !

Après, il a eu des envies d’écrire mais, et je ne le saurai jamais, je me demande quelle est sa part d’écriture dans les textes de Jean Fauque. Quand Jean dit qu’il s’est fondu dans l’écriture d’Alain, je suis étonné parce qu’à l’époque Bashung n’écrivait pas ! Évidemment, ça fait mieux que de dire : « Alain s’est fondu dans la mienne. »

Il y a eu ensuite tous ceux qui venaient me voir et me disaient : « Alors, ça vous fait quoi de voir qu’il a continué sans vous ?? Ça vous fait pas de la peine ? » Un jour, j’ai répondu : « Vous vous promenez un après-midi et vous voyez la nana que vous avez aimée sortir de l’église, sous une pluie de grains de riz, ça vous fait un petit pincement au coeur. Mais si en plus, le marié a le chapeau que vous avez oublié sur le sofa et porte vos Doc Martens parce qu’il a la même pointure… là, ça vous fait bizarre. »

À cet instant, une ombre est passée. De tout l’entretien, c’est bien le seul moment où son sourire s’est effacé, parti vagabonder sans doute du côté de quelques golfes pas très clairs. Ensuite ? Ensuite, il est revenu. Et la lumière s’est rallumée. On y voyait mieux.

On en a profité pour regarder d’un peu plus près les murs en bois de sa cabane montmartroise. Une chambre d’ado tapissée de B.D, de livres et de disques. Où Buddy Holly côtoie le Loup de Tex Avery, où Will Eisner tutoie Guy Peellaert quand à côté, Louis Jouvet et Ticky Holgado semblent taper la discute.

La cachette secrète d’un gamin qui aurait planqué là tous ses trésors. Ses chapeaux, ses cuirs et ses souliers pointus de dandy rock. Sa cabine de projection et d’authentiques bobines de films pour se faire son cinoche pour de vrai mais à la maison et quand on veut… Une piaule comme un rêve de môme.

Boris Bergman-3-ParisBazaar-Marion©Jean-Marie Marion

On l’a finalement laissé à son écriture. Sur la petite table du salon ses stylos de couleurs n’attendaient que lui. On s’est dit qu’après l’au-revoir à bientôt, il se glisserait probablement dans la « bulle insonorisée » qu’il retrouve chaque fois qu’il écrit et dont rien, pas même la sonnerie d’un téléphone, ne sait le faire sortir. On venait de passer quelques heures avec Boris Bergman. L’un des grand auteurs de notre bande-originale. Tatoué au Rock depuis toujours et pour toujours. L’un des derniers Mohicans. Ou plus exactement et selon lui, presque étonné qu’il est d’être encore là, « le dernier des Mohi-Coen ».

O.D

One thought on “Boris Bergman : Héroïquement Rock !

  1. Magnifique article ! Magnifiques photos ! Et un Boris Bergman on ne peut plus vrai…
    Tout ce que j’aime dans la spontanéité d’un véritable interview…
    Merci O.D !

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