Niels Schneider : Feu Calme

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Il a été remarqué à Cannes avec les Amours Imaginaires de Xavier Dolan et césarisé Meilleur Espoir Masculin avec Diamant Noir d’Arthur Harari. En lice cette année pour le César du Meilleur Acteur, Niels Schneider, de rôle en rôle, a su imposer à l’écran sa présence magnétique. Rencontre.

On l’a vu riche, pauvre, noble, bourgeois et prolétaire. On l’a découvert prince de conte de fées et reporter de guerre. On l’a aimé en amoureux fiévreux, en révolutionnaire ardent comme en fils blessé. Il a été lâche et courageux, salaud et magnifique, solaire et ténébreux. En à peine plus de dix ans et près de quarante rôles, Niels Schneider a déjà vécu mille vies.

Aux premiers temps de la sienne, il y avait une fratrie de cinq garçons. Tous artistes. L’aîné s’appelait Vadim. Jeune comédien prometteur, sa trajectoire s’est tragiquement fracassée un triste jour de septembre 2003 sur la route du tournage de la série québécoise 15/A, dans laquelle il tenait l’un des rôles phares. Le chauffeur s’était endormi, Vadim ne s’est jamais réveillé. « The French Prince » avait dix-sept ans.

De la douleur indicible d’avoir perdu un frère, du désir aussi sans doute de ne pas laisser le dernier mot à la fatalité, Niels a finalement puisé le courage et la force de tracer son propre chemin. Un choix comme une déclaration d’amour fraternel.

« Gamin, je n’avais pas du tout de velléités de devenir comédien. Vadim, mon grand-frère, prenait des cours de théâtre avec mon père mais c’était pas mon truc… C’est ensuite, après son décès, que j’ai voulu toucher quelque chose qu’il aimait faire… Pour me rapprocher de lui, et inconsciemment pour me rapprocher aussi de mon père qui était plus proche de Vadim que de moi… Avec le théâtre, d’une certaine façon, je continuais à le faire vivre…

Après ma première pièce, il y a eu une sorte de révélation… Je me suis dit que la vie, c’est là que ça se passait… Que la vraie vie, elle était sur scène. C’était « Harold et Maud », et j’ai  senti que la vie quand je n’étais pas sur scène n’était qu’une salle d’attente (rires)…

Je ne savais pas alors si j’étais fait pour le théâtre mais j’ai su que le théâtre était fait pour moi en tout cas… C’est génial à seize ans de ressentir ça et d’avoir ça… Tout d’un coup, ça te donne une trajectoire, une certitude qu’il y a quelque chose qui t’anime de très fort… et où tu te sens bien (sourire). »

Niels Schneider-Feu Calme-1-ParisBazaar-Marion©Jean-Marie Marion

Le parcours de Niels Schneider depuis notamment J’ai Tué ma Mère en 2009 et les Amours Imaginaires en 2010, les deux premiers films de Xavier Dolan, raconte sa volonté de ne pas se faire piéger par la facilité des emplois tout tracés auxquels sa belle gueule le destinait, mais d’aller plutôt là où on ne l’attendait pas. Un choix affirmé, une chance aussi. Et qu’il n’a pas laissé filer.

« C’est une chance que j’ai, de travailler avec des réalisateurs qui ont des univers très différents et qui posent sur moi des regards eux-mêmes différents. Je pense qu’on peut vite s’ennuyer comme acteur en refaisant toujours ou le même rôle ou ses ersatz… J’ai eu la chance de pouvoir me renouveler mais après ce sont des choix aussi.

Mon premier rôle, c’était avec Dolan. Ensuite, on ne me proposait que des rôles à la Tadzio dans « Mort à Venise » et ça me gonflait… Donc, à un moment, j’ai dit non… On pense souvent quand tu es acteur que le désir ne vient que des autres, que tu es tributaire du regard des autres, mais je pense que tu n’es pas aussi dépendant qu’on veut bien te le faire croire… Je pense que ça part aussi de soi, en fait… À un moment, je voulais des rôles à plus denses, c’était pour moi le seul moyen de ne pas me faire chier… Et puis finalement, les rôles sont venus.

Dans « les Choses qu’on dit, les choses qu’on fait » d’Emmanuel Mouret (film pour lequel Niels est nommé cette année pour le César du Meilleur Acteur-ndlr), c’est quelque chose de beaucoup plus léger. Du coup, il ne m’imaginait pas du tout là-dedans parce qu’il avait une image de moi très ténébreuse… Mais je lui ai écrit et je lui ai dit : « Non, non, tu te trompes, c’est pour moi (sourire) ! » Et on a passé des essais et ça c’est fait (sourire)… Voilà,  je pense que s’il n’y a pas de décision intérieure, une envie affirmée qui vient de soi, on peut vite s’emmerder…

Après, un personnage ça se crée à l’écriture, c’est aussi le fruit de la rencontre avec l’acteur qui va l’interpréter et du regard que le metteur en scène pose sur lui… Ça se fait à plusieurs, on n’est pas tout seul à porter un personnage…

En France, on est beaucoup dans la politique de l’auteur, donc on pense que tout revient au réalisateur, c’est exagéré… Je ne crois pas du tout à l’acteur comme seul modèle, qui se résume à être seulement le réceptacle du metteur en scène… L’acteur n’est pas qu’exécutant, il est tout autant créateur que le metteur en scène…

Il y en a qui le conçoivent de cette façon et d’autres pas, mais pas du tout (sourire) ! Il y a des réalisateurs qui méprisent les acteurs, d’autres qui les aiment… Tu en as de toutes sortes. Comme il y a des acteurs, je pense, qui ne croient pas du tout aux réalisateurs…

Louis de Funès, par exemple, j’imagine qu’il s’en calait complètement du regard du metteur en scène (sourire) ! C’est lui qui écrivait ses trucs, et tant qu’il y avait une caméra pour le filmer, il était content (rires).

Niels Schneider-Feu Calme-2-ParisBazaar-Marion©Jean-Marie Marion

Le plus souvent concentré, calme et réfléchi, presque sur le fil, Niels Schneider quand il évoque ses rôles, son travail et ses rencontres s’emballe parfois et laisse échapper des points d’exclamation. Une ponctuation joyeuse qui souligne la passion qu’il porte à son amour du jeu comme le bonheur qu’il ressent de pouvoir le vivre.

« Il y a tellement de choses ! Le fait d’être en groupe, d’être sur un tournage et d’échapper à ta vie quotidienne, d’avoir un projet en commun pendant deux mois… Ça crée des liens très très forts. Ensuite, le fait de jouer ça te sort de toi… Il y a quelque chose d’altruiste à te mettre dans la peau de quelqu’un d’autre, d’essayer de le comprendre… C’est même bizarre parce que parfois, c’est quelqu’un qui n’existe pas…

Ça tient de l’enfance, aussi… Nietzsche avait raison quand il disait que les comédiens sont des enfants qui jouent sérieusement… C’est la même chose que lorsque tu étais gamin, c’est à la fois ludique et… très grave, quoi (rires) !… C’est les deux en même temps… Et on se donne du mal (sourire).

Parfois, tu peux aller assez loin et te faire peur… C’est plus lié à la répétition… Par exemple, sur « Sympathie pour le Diable » de Guillaume de Fontenay, j’étais dans un état particulier et pendant deux mois, tous les jours, le fait d’être dans cet état m’a donné l’impression que je pouvais « décoller » un peu… Il y a des réalisateurs qui aiment jouer avec ça, qui aiment documenter le réel et entretenir le flou entre la fiction et la réalité. Et parfois, on peut se laisser aller là-dedans…

Et puis, oui, ça m’est arrivé après un tournage de rester dans les costumes du personnage mais je ne crois pas du tout ce que soit de la folie (sourire), c’est simplement une habitude qu’on a prise pendant plusieurs semaines et dont on a juste un peu de mal à se défaire, comme on peut avoir du mal à se retrouver après… 

Tu as aussi des acteurs qui frisent vraiment la folie… Quand tu regardes ce documentaire sur Jim Carrey, c’est fascinant… Après, je crois qu’il faut quand même être un peu taré à la base, ce qui est peut-être un peu son cas aussi (sourire)…

Le travail d’un rôle, ça dépend vraiment du projet. J’essaie à chaque fois, de tout oublier de ce que j’ai pu faire avant, et de recommencer à zéro en essayant de trouver une nouvelle méthode… Je trouve que pour chaque film, on doit se réinventer et réinventer une manière de travailler parce que chaque projet est tellement différent… On ne cherche pas la même chose, chaque personnage a des besoins différents…

Là j’ai un travail, je dois prendre de la masse musculaire… Parfois, le corps raconte quelque chose… On doit se sculpter, grossir ou maigrir… D’autres fois, c’est la langue. L’année dernière, j’ai fait un film en italien, je ne parle pas un mot d’italien, donc le travail c’était sur la langue et comme je joue un trompettiste, ça a été six mois de travail extrêmement intensif sur l’instrument…

Et puis, parfois, le  travail est beaucoup plus diffus… Il faut se mettre dans la peau de quelqu’un, essayer de le comprendre, avoir de l’empathie… On trimballe alors un personnage avec soi pendant un certain temps… Ce n’est pas toujours un travail concret…

C’est comme un écrivain quand il écrit son roman, le moment où il travaille ce n’est pas forcément le moment où il écrit… Il est écrivain tout le temps, et c’est parfois en se baladant dans la rue, en observant quelque chose qu’il travaille… Il y a des auteurs qui rêvent à un roman pendant des années et finalement, le moment de l’écriture se fait très rapidement, ce n’est qu’une exécution… Je trouve que pour un acteur, c’est un peu pareil. »

Niels Schneider-Feu Calme-3-ParisBazaar-Marion©Jean-Marie Marion

C’est ce soir, à l’Olympia que se tiendra la 46é cérémonie des Césars. Après les années Terzian, c’est une femme, Véronique Cayla, qui en assume aujourd’hui la présidence. Et pour peu qu’on s’y intéresse, personne n’a oublié la fracture traumatique qui l’an passé a sonné le glas d’un vieux monde.

Niels, qui avec Sami Bouajila, Lambert Wilson, Albert Dupontel et Jonathan Cohen figure dans la short-list des prétendants au titre du Meilleur Acteur, se souvient d’avoir appris de ses livres d’histoire que tous les grands changements ont eu leur cortège d’excès hystériques et de violence aveugle. Il sait toute la puissance de la colère que rien ni personne ne freine lorsqu’elle explose. Loin de la mépriser, il a au contraire pris la mesure de celle qui s’est exprimée l’année dernière. Il en souligne aujourd’hui encore la légitimité.

Pour autant, il refuse l’idée même d’un monde qui demain, en changeant de règne pour un autre, ne ferait que bégayer son histoire. Niels, qu’Arielle Dombasle, Anne Fontaine, Lisa Azuelos, Catherine Corsini, Mona Chokri, Lou Jeunet, Justine Triet ou encore Jessica Palud ont dirigé, ne croit pas à cette essentialisation qui veut figer chacune et chacun selon les apparences de son genre. Il ne sait que trop la complexité des unes et des uns, à commencer par la sienne qui fait sa propre richesse.

Sous son toit, vivent et existent d’ailleurs ensemble un acteur et une actrice. Dans Ma Femme est une Actrice, un film à revoir, Yvan Attal le vivait comme il pouvait et plutôt moins bien que beaucoup mieux. Niels, lui, le vit comme une chance.

Un César ou pas n’y changera rien, il apprendra sûrement encore. Mais il a déjà gagné l’essentiel.

O.D

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