Une Lettre à Christophe, un Au Revoir au si Beau si Bizarre

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Christophe s’est donc éteint la nuit dernière. Nul ne sait si, là-haut, il a déjà pu goûter aux Paradis Perdus. En bas, comme tant d’autres, un ami à lui n’a pas dormi. Il lui a écrit cette lettre. Il s’appelle Jean-Pierre Dionnet. Et il se souvient.

« Chris,

Tu es parti comme un Tzigane, comme un voleur de poules, alors que tu avais encore « plein de trucs à faire ». J’y croyais encore hier, mais ton parolier sur l’album maudit, Samouraï,  avec, avant, le Cimetière des Baleines, Boris Bergman, prophétique, était plus pessimiste…

Tu avais trouvé le succès que tu voulais… tard. Toi qui t’étais enfui après Aline, pour ne pas devenir « idole des jeunes »,  tu t’étais créé une dynastie où tu étais « le dernier des Bevilacqua », rital, quatrième génération d’immigrés du Frioul. Entre Johnny, Eddy et Dick Rivers, celui que tu préférais, c’était Dick, « le plus élégant », du Sud aussi. Et qui lui aussi voulait « fare l’Americano ».

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Tout le monde connaissait les Paradis Perdus ou les Mots Bleus. Jean-Michel Jarre était ton parolier parfait. Tu les chantais toujours, triturées, presque exsangues. Et j’ajouterais juste, les temps s’y prêtent, que tu inventoriais désormais les Vertiges du Chaos…

Fin de partie, toi qui étais joueur, flambeur invétéré, et qui avait fait beaucoup de « conneries ». Notre génération. Adieu aux disques d’or, à l’hôtel particulier, aux Ferraris, aux Lamborghini. De toute manière, tu n’avais plus le permis de conduire. Et tu étais dans ton deux pièces minuscule à Montparnasse, ou bien alors à Malaga. Et là, j’entends des vieilleries comme les Marionnettes…

On ne se connaissait pas et tu étais forcément plus vieux…  de deux ans en vérité, puisque je t’achetais chez « Monop ». Je fais bref car je veux ne me souvenir que de nous puisque j’étais là. Et c’est toi qui est venu à moi, à une soirée Canal, pour me parler de « Metal ». J’aurais dû me douter que tu étais B.D avec ta pochette très « Pilote » , de Peter Glay, le frère de Tabary, qui faisait son Norman Rockwell pour les Paradis Perdus. Ensuite, on a embrayé sur le cinema hollywoodien, de l’âge d’or  jusqu’en 60 en gros.

Et sur les italiens. Sur Pastrone, qui d’après un scénario de D’Annunzio, inventa le Péplum et le «  »carello » (le travelling que reprendra Griffith) avec Cabiria. Sur Antonioni aussi, qui a fini un péplum dans les années 60 qu’avait commencé un maître du muet à la ramasse, je ne sais plus qui, et qui filma mal pour raccorder avec ce qui avait déjà été tourné.

Et puis on s’est revus chez toi, puis à l’Hôtel Normandy à Deauville, puis chez toi encore… Au Normandy, tu m’as redis que tu voulais « mettre de la musique sur mes mots ». On n’y est jamais arrivés.

D’abord pour Tarantino, qui voulait une chanson sur les samouraïs. Je t’ai téléphoné le nouvel an de l’Hôtel Normandy où je dansais le Sirtaki, ce soir-là, avec Jacques Martin dans une chaise roulante, remisé. Je l’avais : un homme et une femme qui s’entretuent sur le mont Fuji, au sabre, traçant, rouge, un idéogramme d’amour en mourant dans la neige. Ça t’a plu. Puis je suis remonté à Paris. J’avais tout réécrit, besogneux, et tu m’as demandé pourquoi je n’étais pas resté au premier jet que j’avais perdu. Entre-temps, le Quentin était parti sur autre chose…

Obsessionnel, tu m’a demandé le contact du violoniste sur le film coréen Red Shoes que j’avais sorti. Le temps que je le trouve, tu étais parti sur autre chose à ton tour.

On a vécu un joli moment pour la premère française, après la Mostra de Venise, de Seven Swords, un film raté du « plus grand metteur en scène du monde » disions-nous, car ramené à 148 minutes alors qu’il durait deux fois deux heures à l’origine. La rencontre des 7 épées puis, part two, leurs combats mais fortissimo. Celui qui vendait le film pensait qu’en deux parties ça risquait de ne pas marcher.

Dans un grand restaurant chinois, après la projection, beau décor, bouffe pas terrible, on s’est retrouvés ensuite pour bavarder.
Moebius parlait avec Tsui Hark. Conversation bizarre, tendue, puis rire de Jean qui me hurle : « Il me prenait pour… et ça fait une demi-heure qu’il m’explique qu’il préfère MOI !! »

Pendant ce temps, Christophe était assis à côté de la femme de Tsui, Nan Tsun Chi, qui venait de voir Kill Bill. Il lui fredonna un air qu’elle aimait beaucoup dans le film. Rire plus discret de Christophe. C’était sa musique pour la Route de Salina de Georges Lautner.

Autre souvenir, le retour de Polnareff, avec un orchestre de bal, à Bercy en 2007. Je ne sais que penser. Ma famille adore. Et j’ai promis à Chris de l’appeler pour lui dire comment c’est. Je lui dis « pas mal », mais il part en vrille et me dit qu’il ne comprend pas qu’on les compare, qu’il n’aime pas du tout. Alors je dis ce que je pense en vérité : les chansons restent mais sont chantées à côté et mal orchestrées. Il est content.

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À l’Hôtel Normandy,  tu casses les pieds à ton assistant car le petit bouquet que tu as comme pochette commence à faner. Il doit en trouver un autre, là, maintenant… Ce qui est fait. Tu me redis qu’on doit travailler bientôt, puis je te dis que ma femme aimerait bien un morceau… et puisqu’il y a un piano accordé… tu ne te fais pas prier.

Tu y vas, plus grand que moi. Je soupçonne que dans tes bottes de cow-boy, grands talons, il y a en plus une talonnette à l’intérieur. Ça doit faire mal quand tu les retires. Il est tard et on est deux, trois, puis dix, puis vingt autour du piano. Après, en off, tu me dis (on a dû en parler avant) en montrant ma femme, que je l’ai trouvée, ma Gene Tierney.

Et chez toi, j’ai peut-être exagéré, il y a sans doute trois pièces. Mais tout est empilé de ce qui reste de tes naufrages. Disques, livres, instruments de musique, un talon aiguille, des bobines de film. Tu as eu la plus belle collection et c’est toi qui as dépanné Langlois quand il a eu besoin d’une copie complète de La Strada pour un hommage à Fellini. Tu t’assois, bonne hauteur, sur les livres d’Anne Bony de 1900 à 1990, par décades. Il y a un Barco et tu te projettes tes DVDs sur un mur blanc.

Il y a aussi un mur avec une dizaine de tableaux pas signés, anonymes, magnifiques. Et tu me dis que ça fascine toujours Daniel Fillipacchi qui, lui, a les plus grandes signatures. Ton petit musée en devient plus définitif.

Tu es dur à suivre. Tu ne sors jamais le jour. Tu te lèves à une heure du matin et tu te couches avant midi. On va bruncher disons, au Chinois en bas. On écoute des trucs, des raretés d’Alan Vega ou Scott Walker, des bandes originales de films asiatiques et on cherche des pistes, des idées de chansons.

Moi je suis fasciné par le fait que tu es hors du monde, volets presque clos. On ne sait pas quand le jour se lève. Et puis parfois, avec une réalisatrice espagnole, avec qui tu as commencé un film de déambulation inachevé, en voiture-passager et acteur, arrivent dix Gitans de Séville qui jouent du flamenco. Et on reprend.

Je n’y arriverai pas. Je fais de trop longues nouvelles, pas mal, mais ce ne sont pas des chansons. Je ne sait pas être bref. Récemment, je m’y suis remis, en copiant la rythmique et la concision Charles Trenet, mais je ne t’ai pas appelé.

Temps qui fuit et toi, avec tes horaires, tu n’es pas venu à mon grand anniversaire décennal, ni chez Filo Loco à la signature de Mes Moires.

Je pense au dernier concert où je t’ai vu, au Silencio, tout seul, magique. Après, on a bavardé un peu. Tu étais fatigué. Et souvent, on partait sur le cinema. « Dans « Le Mirage de la Vie de Douglas Sirk » , quand Suzanne Kohner se fait tabasser par son petit ami qui a su que sa mère était noire, de quel bleu est la décapotable dudit individu au fond de la ruelle et de sa veste ? Bleu… ? Bleu éléctrique, les 2 ? » … On vérifie… Oui la voiture est bleue électrique. La veste, d’un bleu mat plus sombre.

Tu aurais tant aimé aussi faire l’acteur, depuis toujours et ça ne s’est pas fait vraiment. Mais tu as été metteur en scène de tes petits films. Musique, paroles, diction sans cesse renouvelée. La Fille du troisième a toujours des Problèmes c’est ton Locataire.

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Je pense à ta famille dont tu disais que tu l’aimais mais que tu manquais de temps. Tant de choses à faire, encore. Maintenant, tu as rejoint une partie des gens que j’ai évoqués et Betty Page. C’est terrible. C’est mes filles en pleurs de 21 ans qui l’ont su cette nuit. Et je pense à ton petit enterrement, trop petit pour toi qui étais grand…

Au revoir, dernier Dandy.

Au revoir, Beau Bizarre.

Je t’embrasse, Ami. »

Jean-Pierre Dionnet

(En juin dernier, Laurent Borde avait dit tout le bien qu’il pensait de l’album de duos que Christophe venait de sortir… à redécouvrir ici.)

1 thoughts on “Une Lettre à Christophe, un Au Revoir au si Beau si Bizarre

  1. C’est trop ému par tes jolis mots et tes belles phrases, mon ami Dionnet, que je n’oserai commenter de quelque manière que ce soit ce message adressé à ton ami Chris !! Alors je ferme ma grande gueule, je compatis, et je t’enlise sous un épais manteau d amitié et de respect, pour vous, toi et ton talent !
    À l’au-delà !
    JM.M

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