Donel Jack’sman : Rire de Riposte

Donel Jack'sman-Rire de Riposte-Paris Bazaar-Marion

Si l’époque prête parfois à frémir, Donel Jack’sman a l’élégance d’en rire. Il a le mot qui touche et la vanne qui mouche. Rencontre avec un artiste qui s’est écrit un nom en faisant le choix de l’humour.

Vous vous en souvenez sans doute, c’était un peu avant Noël. Un soir à Nice. En plein spectacle, entre deux rires du public, une insulte comme une tâche de gras qui fuse du fond de la salle et jette un malaise. Ce soir-là, Donel Jack’sman s’est fait traiter de sale noir par un spectateur rendu aussitôt à la lâcheté de son anonymat comme à l’ordinaire crapoteux de sa bêtise insondable. Quelques soirs plus tard, le 5 janvier à Paris, Donel a répondu de la plus belle des manières, en triomphant à la Cigale. Le rire plus fort que la haine.

La soirée était prévue de longue date, elle a évidemment pris une autre mesure encore. Mais ce que l’artiste sensible et intelligent qu’il est en retient, mieux qu’une mise au point le poing sur les i, c’est le bonheur immense de s’être retrouvé là après trois ans d’une longue tournée. Après surtout toutes ces années d’efforts et de travail. La fin d’un cycle.

« J’ai vécu cette soirée à la Cigale avec beaucoup d’émotion, beaucoup d’affection… et des larmes. J’ai pris beaucoup de plaisir à écrire et à jouer ce spectacle. Avec « On ne se connaît pas, on ne se juge pas », j’avais envie de dire des choses très fortes sur la société, sur le vivre ensemble. Pendant longtemps, dans le métier, on me disait que le titre était trop long (sourire). Mais justement, ce titre a encore plus résonné ce soir-là.

Et puis à la fin, Kery James, que j’avais invité bien avant ce qui s’est passé à Nice, est venu chanter « Banlieusards »… émotionnellement, ça a été très fort pour moi. Cette chanson m’a accompagné pendant toutes ces années. Quand j’étais à la fac, que je travaillais le matin pour me payer le cours Florent le soir. Je bossais tout le temps. J’avais un but, une envie : faire ce métier ! J’avais peu de moyens, j’étais pas un « fils de », je n’avais aucune connexion dans ce milieu, je n’étais même pas sur Paris.

Quand cette chanson est sortie, elle disait : « Je suis le capitaine dans le bateau de mes efforts, j’n’attends rien du système, je suis indépendant. Si t’aimes pleurer sur ton sort, t’es qu’un lâche, lève-toi et marche ! » … À la première écoute, j’ai chialé. Littéralement. Je me suis dit : « Ce mec, il connaît tout à ma vie! » Et quand il est arrivé sur la scène de la Cigale, que le public a explosé, qu’il s’est mis à chanter… je me suis remis à chialer ! (rires) »

Donel-Jacksman-RiredeRiposte-ParisBazaar©Jean-Marie Marion

D’aussi loin qu’il se souvienne, Donel Jack’sman a toujours eu l’envie et l’ambition de divertir et d’éduquer. Il ne se voyait pas seulement drôle dans le décor, il se voulait aussi utile à son époque. Et qu’avec le rire, passe également le message. Qu’après le plaisir d’une soirée détendue, puisse s’engager la réflexion même ardue.

« La première fois où un humoriste m’a touché, je m’en souviens, c’est quand j’ai découvert Fernand Raynaud et son sketch du boulanger. J’étais gamin et j’étais passé à côté des Palmade, des Chevalier et Laspalès qu’on voyait beaucoup à ce moment-là. Je n’avais pas les codes, je ne comprenais pas leur humour. Mais avec ce sketch de Fernand Raynaud, j’ai compris qu’il y avait quelqu’un derrière le clown.

Même chose plus tard quand j’ai découvert Coluche. Derrière la salopette, il y avait des gants de boxe ! Après, il y a eu le Noir de Muriel Robin. Ensuite est arrivé Jamel… Ce qu’il a fait pour l’humour, les portes qu’il a ouvertes, les combats et les gens qu’il a portés sur ces petites épaules, j’ai un respect immense ! À vie, il fera partie de mes tablettes !!

Le cours Florent ? Ça m’a appris qu’en tant que noir, il n’y aurait pas beaucoup de rôles pour moi ! (rires) Ça m’a aussi appris à poser ma voix, à habiter l’espace. Des techniques théâtrales qui, je trouve, sont nécessaires quand on fait de l’humour sur scène. Même si on résume le stand-up à un mec qui monte seul avec un micro, on différencie vite un bon d’un mauvais stand-upper. Et les cours m’ont vraiment fait du bien de ce point de vue-là.

Le bon, pour moi, c’est celui qui a un propos. Il ne détient pas la vérité mais il assume ses convictions. Sans costumes, sans trop d’artifices. Et il éduque le public. Pour moi, c’est essentiel. Avoir une audience et ne pas s’en servir pour faire passer des idées, donner des clés pour comprendre…  je ne peux pas. On me dit parfois que je suis trash, mais c’est le monde qui l’est. Je ne fais que le dépeindre. »

Donel-Jacksman-RiredeRiposte-ParisBazaar©Jean-Marie Marion

Il est surtout cash, Donel. Cash et cinglant. Il est aussi l’un des rares de sa génération à se saisir à ce point de l’actualité. La politique, le show-biz, les questions que soulève notre siècle encore jeune et qui font parfois nos fractures, tout l’inspire. Les hommes, les femmes, les noirs, les blancs, les arabes, les juifs sans oublier le pape ni les rappeurs exilés de la syntaxe, rien ne l’intimide. Pas même les handicapés. Mais s’il envoie le bois, il se refuse pourtant à blesser. Il y a de la bienveillance dans ce regard qui vous sonde. Le garçon a été bien élevé.

« J’ai été élevé par une femme seule. Une mère avec quatre enfants. Elle faisait trois boulots en même temps. Elle fait partie d’une génération où les femmes se sacrifiaient pour élever leurs enfants. Il n’y avait pas de papa à la maison, elle était donc les deux à la fois. Elle pouvait être très dure, elle était toujours extrêmement bienveillante.

J’aimais beaucoup aller à l’école, j’aimais aussi la rue mais à la différence de mes potes, avant d’aller traîner, il fallait toujours que je fasse mes devoirs (sourire). Elle m’a appris les règles de vie. La politesse, le respect. À la maison, on ne débarrassait pas que son assiette mais aussi celles des autres. Sa hantise, c’était qu’on finisse égoïstes.

Elle a un rituel, elle vient à tous mes spectacles mais elle se débrouille pour que je ne la voie jamais (sourire) ! Elle est protestante, très pratiquante, et souvent quand elle me débriefe, elle dit qu’elle va me retirer du livret de famille parce que j’ai dit trop de grossièretés (sourire). Après, à la fin du mois, quand elle touche mon chèque de la SACEM, elle se rappelle que je suis l’enfant qu’elle aime beaucoup (rires). »

Ces trois dernières années, Donel Jack’sman a le sentiment d’avoir vu grandir l’artiste qu’il est, tout comme l’homme qu’il devient. « On ne se connaît pas, on ne se juge pas » lui a donné l’envie d’aller plus loin dans son propos. S’il n’a pas le titre du prochain spectacle, il sait déjà qu’il y sera question plus encore de ce pays qui est le sien et qu’il aime. De ceux qui le peuplent et lui donnent toute sa richesse. Il sera question de la France. Il sera question de nous. Vivement ! En repensant à la chanson de Kery James, on se dit que l’enfant de Villiers-le-Bel lui a déjà donné raison. Banlieusard, fort et fier de l’être.

O.D

Donel Jack’sman, « On ne se connaît pas, on ne se juge pas », à la Cigale le 1er février.

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