Le Gimmick Rock du Rock’n’Râleur : « Kashmir »

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Le Rock’n’Râleur vous livre ses anecdotes que lui inspirent des célèbres Gimmicks Rock qui demeurent dans son cœur et dans son froc. Aujourd’hui, Kashmir de Led Zeppelin !

Ce gimmick du morceau de Led Zeppelin Kashmir me rappelle une drôle de période de ma vie où j’étais à la ramasse avec mes droits d’auteur de chansons, et où j’étais représentant en perceuses dans les supermarchés histoire d’assurer la gamelle.

J’allais par toute la France, chignoles à l’épaule, de grande surface en Bricorama où un bloc de béton m’attendait au rayon outillage. Et je prouvais au blaireau foreur et au retraité bricolo, sur leur terrain, que la perceuse Schlag était le meilleur rapport qualité-prix.

J’avais dix francs par machine vendue à partir de la vingtième. Autant dire que j’y étais de ma poche la plupart du temps. C’est là qu’on se rend compte que, finalement, les gens ne percent pas autant qu’on voudrait nous le faire croire. J’oeuvrais dans un supermarché en Normandie en bord de mer et ce midi -là, putôt que de déjeuner au flunch de la galerie marchande, j’ai acheté un sandwich et j’ai marché jusqu’à la plage.

Au moment où je descendais sur les galets, un homme m’a hélé de loin. Il avait comme une masse sombre à ses pieds. Je me suis approché. Une grosse femme gisait là, trempée comme pour un concours de T-shirts mouillés. Elle claquait des dents, le regard à la révulse.

« Je l’ai tirée de l’eau. Elle a dû vouloir se suicider», m’a dit l’homme. «Aidez–moi à la porter jusqu’au parapet, que j’appelle les pompiers… »

J’ai glissé mon sandwich dans ma poche arrière et on a coltiné la femme. Il m’a laissé les jambes. Le plus lourd à porter. Sympa. Elle était en jupe et portait des bas. Ça m’a choqué parce qu’ils étaient juste roulés un peu au-dessus du genou et laissaient voir des grosses cuisses violacées. J’ai eu le flash de sa culotte mais je ne me suis pas attardé. L’autre devait attendre ça de ma part. Pourtant j’en avais envie. Fascination morbide, sexe et mort, un grand classique.

C’est là que le gimmick de Kashmir m’a tapé à la tête. Il m’a rappelé le film d’Abel Ferrara Bad Lieutenant avec Harvey Keytel. L’ histoire de ce flic ripou qui descend au bout du bout de sa destroyerie, avec la scène où il entre dans une église dans une manière de rédemption. Et ce gimmick prenant, lancinant, asséné comme un exorcisme.

J’ai eu hâte que les pompiers rappliquent pour m’esbigner. La femme râlait faiblement. Faciès de nouvelle pocharde. Son accoutrement l’endimanchait. Elle avait dû se faire belle avant de se foutre à l’eau. J’imaginais bien la fulgurante lucidité qui avait dû la saisir par-dessous la picole pour emporter la décision de faire une trempette définitive. J’avais la même. Dix fois par jour. La seule différence entre elle et moi c’est que moi c’était mon moteur de vie. Les pompiers sont arrivés. J’ai laissé le mec se démerder avec eux.

J’ai passé ce samedi après midi-là au supermarché avec mes démonstrations de perceuses avec un moniteur télé qui passait en boucle une  décolleuse à papier peint et le bon usage à en faire. La vacuité de mon existence est venue me chatouiller les sinus. J’avais envie de m’éternuer et de m’évaporer en goutelettes par-dessus le toit si bleu, si calme de ce supermarché. Je me suis senti tout proche de la fille de la plage.  J’étais de ce bord-là.

J’ai remballé mon matériel un peu avant la fermeture et je suis allé faire quelques emplettes de célibataire.En déambulant parmi les gondoles, le manège d’une femme au rayon lingerie m’a intrigué. Son caddie à côté d’elle, elle farfouillait dans les bas et les collants en regardant furtivement alentour. Ce n’était pas une pro de la fauche, ça crevait l’œil.

Je suis resté embusqué à l’observer à l’angle du rayon chaussettes hommes jusqu’à la voir retirer l’emballage d’une paire de bas noirs qu’elle a glissé dans la poche de son pantalon. Elle a continué ses achats en poussant son caddie dans les travées, tête haute comme si de rien n’était. Plus loin, en tirant sa liste de commissions de la poche où elle avait glissé les bas, elle en a laissé tomber un. Je l’ai ramassé et j’ai continué à la suivre discrètement.

C’était d’autant moins désagréable que sa face B présentait un modelé admirable sous le pantalon de flanelle. Je ne l’ai pas lâchée, m’arrangeant pour me retrouver aux caisses derrière elle. Son parfum m’arrivait aux narines malgré un caddie qui dégageait une forte odeur de choucroute à la caisse de gauche.

Le mec à la choucroute a demandé un sac plastique à la caissière pour recouvrir sa choucroute «parce ça pue» a-t-il argué, sans rire. Pourquoi ne boycottait-il pas William Saurin ? Mystère de l’humain. À chaque scène de misère humaine comme celle-là, le gimmick me revenait plus fort.

La caissière venait de passer toutes les commissions de ma chapardeuse qui avait atteint sa carte de crédit pour régler, quand un vigile a surgi.

-« Et les bas, vous les réglez aussi ? » De trois quarts j’ai vu le visage de la fille s’empourprer.

-« Je… Oh oui, elle a fait en retirant le bas de sa poche, je les ai mis comme ça par euh… » Elle cherchait désespérément l’autre dans sa poche.

-« Inadvertance ? Réflexe ? » a fait le vigile, mariolle.

-« Je euh… Je suis désolée. »

Elle a réglé son bas. Le vigile s’est éloigné, grand seigneur, sans chercher à élucider le caractère unijambiste du larcin. La fille est sortie sur le parking en poussant son caddie. Je la devinais flageolante de partout, de l’amour propre, surtout. Je l’ai rejointe au moment elle transvasait ses achats dans le coffre de sa voiture. Je lui ai tendu le bas.

– « Vous avez perdu ça. » Elle a levé la tête. Elle n’avait pas la tête de ses fesses mais elle avait du charme. Elle se demandait si c’était du lard ou du cochon. « J’ai tout vu, j’ai dit, mais ne vous inquiétez pas, je chaparde un peu aussi. Moi c’est les piles. Je les prends et je fais semblant de les remettre à leur place. Mais je les garde dans ma main et je les défais de l’emballage, comme vous. Après je les mets dans ma poche. Pas d’emballage, pas de preuve de vol. Moi, je ne suis pas encore fait prendre. »

Elle a souri et, gênée, du bout des doigts elle a pris le bas que je lui tendais. J’en profitais bassement pendant qu’elle était encore dans la honte du flag avec le vigile. Deux en un.

Je l’ai invitée à boire un cognac en ville, «pour vous remettre de cette indélicatesse dont vous avez été victime», j’ai argué. J’ai failli enchaîner avec «Parce que quand on est fichue comme vous, les bas on les offre au lieu de jouer à fond les chiens de garde de cette société de daube. »

Mais je me suis ressaisi. Pas l’effrayer une seconde fois à dix minutes d’intervalle avec une allusion sexuelle et un discours trotskyste.

Elle a accepté le cognac qu’elle a bu sur le pouce, toute raide sur sa chaise dans ce  bar des Voltigeurs de Saint Valéry en Caux, Seine-Maritime. Elle ne m’a pas laissé l’ opportunité de lui chiper ses coordonnées. J’ai juste eu le temps d’apprendre qu’elle était directrice de l’école maternelle du bled.

On était samedi. Je ne bossais ni le lendemain, ni le lundi. Je décidais de rester à portée de fusil de cette fille. Elle me plaisait, bien sûr, avec son petit coup en douce, mais elle m’intriguait surtout. Et puis j’étais déjà si intime avec elle. Pas question donc de lui extorquer son téléphone. C’était le minimum de tact que je lui devais.

Avec l’info de l’école pour tout bagage, j’ai loué une chambre dans un petit hôtel des familles. Puis j’ai pris ma voiture et je suis allé  faire un tour, émoustillé rencontre scabreuse.

Pas gai Saint-Valéry-en-Caux. Couvre-feu à vingt heures. Mais enfin, c était le printemps. J’ai repéré l’école maternelle. J’ai jeté un œil par-dessus le muret. Ma chapardeuse habitait-là, dans un logement de fonction au-dessus, ça ne faisait aucun doute. Sa Twingo trônait dans la cour de récré comme un gros jouet parmi les portiques multicolores et les balançoires des mômes.

Vivait-elle seule ? Ca n’en avait pas l’air parce qu’un mec a débouché de dessous le préau qui croulait sous la glycine. La cinquantaine, taille moyenne, lunettes, calvitie mal camouflée. C’était déjà ça. Mais c’était préoccupant. D’un autre côté, qu’est ce que je m’imaginais? Que la fille était toute seule, ses bambins pour unique horizon, la libido en stand-by en attendant le nouveau Che ?

Le soir commençait à tomber et la lumière s’est faite dans l’appart’ au-dessus du préau. J’ai vu le dégarni partir et démarrer en voiture de devant le portail. Mais que faire ? Je ne pouvais pas aller frapper chez ma voleuse avec l’œil injecté de concupiscence et la ficelle des p’tits fours au bout de l’index.

De guerre lasse, j’ai quitté mon guet et je suis allé manger un morceau dans un routier sur la route du Havre. J’en suis sorti un peu éméché, m’étant attardé au pichet de beaujolais pour tuer le temps qui, pourtant, ne m’avait encore rien fait de bien méchant.

Un instant, je m’en suis voulu de perdre mon temps et mon énergie avec cette rencontre montée en épingle. Mais c’est vite passé. Je savais qu’au fond, ma décision de m’attarder ici, à rien, était l’essence même de ma vie. Me pelotonner dans l’inanité des choses et ne rien attendre.

M’emmitoufler dans la perspective d’une nouvelle déception ? Là était la question. Et la bonne.

Francis Basset

Lire le Gimmick Rock du Rock’n’Râleur, c’est bien.

 L’écouter, c’est très bien aussi… En plus, il y a la guitare !

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