Nous Sommes ce que nous Fumes : le Feuilleton de Paris Bazaar

Nous Sommes ce que nous Fumes-Sergio Leone-Camera-ParisBazaar-Bergman

Avec Boris Bergman suivez les folles aventures d’Alex Korn, songwriter passé de vie à trépas. Vous découvrirez que l’Enfer n’est pas ce qu’on croit, qu’il est même très bien fréquenté et que l’ange Gabriel porte le Perfecto. Un feuilleton totalement barré. Un bonheur pur Bazaar !

Chapitre XI : « Nous étions des fous d’avenir, Alex… »

– Un cumulus… Un deuxième un peu plus petit… Pas de cumulus…  Ah… deux gros cumulus à la suite…

Sergio sort une feuille et décode à l’aide son vieux stylo soviétique qui s’est fait tout petit entre l’index et le pouce du metteur.

– « Les figurants sont extras. Je répète les figurants sont extras »… Attends… Un grand nimbus de nuages…

– Ce qui veut dire ?

– Ce qui veut dire, cher Léonide, que les acteurs de la zone A sont prêts. Ce qui ne me dit pas avec quelle soupe ce bon vieux Morrison fait ses signaux de fumée.

– J’espère que l’Ange n’a rien vu.

– Carissimo. Bien sûr qu’il l’a vu… Voir est une chose, interpréter ce que l’on voit en est une autre. Il doit penser à une facétie de Morrison. Ne t’inquiète pas. Nos amis sont prêts. Nous aussi. Bon, qu’est-ce qu’on fait, Léonide ?

– On attend que l’emplumé s’épuise sur ses rollers. Qu’il s’endorme sur sa table de billard nu comme un ver.

– Pourquoi il fait ça ?

– Nous aurons tout le loisir de lui demander lorsqu’il sera goudronné au portique de la salle de sport.

– Che cazzo… Quelle belle séquence : plan général sur Gabriel. Saut dans l’axe…

– Sergio…

– Si ?

– N’oublie pas qu’il y aura peut-être Fink dans l’champ.

– Y peut pas v’nir plus tard ? Il va me gâcher mon plan.

– Ça, c’est sûr. Il sera fait selon tes désirs, Sergio. Après tout, c’est toi le metteur en scène.

Nous Sommes ce que nous Fumes-Marylin-Lipstick-ParisBazaar-Bergman

« Quand l’Ange est mal dans son costume,

C’est tout’ la planète qui s’enrhume.

Si l’on conspir’ dans sa maison,

Ses soupirs ne passent plus le pont.

C’est l’heur’ Gabriel, faut qu’t’assumes.

Nous sommes, en somme, ce que nous fumes.

Sans tes plumes,

qui t’attendra au quai des brunes ? »

Sinatra fait ses valises, il en a trois. Une pour les chapeaux pork pie. La deuxième pour les disques d’or. La troisième pour les photos d’Ava Gardner… Dans le sac longiligne qui accompagne les trois valises, une batte de baseball. On ne sait jamais.

Léone a jeté sa grille et son carnet dans la corbeille à story boards. Il plie un à un les costumes aux couleurs arc-en-ciel. « Je te prends avec moi Claudia… Non je te laisse ici. » Sergio Léone referme la porte de l’armoire. Il n’a pas dépunaisé la Cardinale.

Marlène déplie la robe en lamé, elle l’installe sur le lit. Marylin empile ses bâtons de rouge dans son baise-en-ville. Elle se ravise. elle allait oublier la batte de baseball fournie par Monsieur Monsieur. Mitchum fait des ronds de fumée sur son lit de camp. Il a la banane. C’est sans doute pour cela qu’il chante son mambo préféré. Ava referme son dressing sur une pyramide d’escarpins. Elle se rendra pieds nus au supplice de l’Ange. Elle fait un clin d’œil au miroir. « Je suis d’accord, San Sébastien n’a qu’a bien se tenir. »

Monsieur Monsieur, alias le grand Vladek, empile les coasters à l’effigie du Sands Hotel de Vegas où il était visagiste avant de devenir l’hypnotiseur en chef de l’Ange Gabriel Goufalopoulos. Monsieur n’a pas oublié sa batte de cricket. Il a toujours préféré le saule à tous les autres bois. Il enroule le poster de sa dernière matinée pour enfants au Caesar’s Palace. Le haut de forme lui allait aussi bien que la dame en mini-jupe léopard qui se tenait à ses côtés. Il planque la valise sous le lit sans matelas. Il doit se rendre chez l’Ange sans rien laisser paraître de ce qui se prépare.

Alex se gratte la tête. Léonide se ressert un bon dix centilitres de vodka sibérienne.

– Tu sais quand Joni Mitchell revient ?

– Pas de sitôt, Alex. Ça s’est mal passé avec l’Ange.

– Mon égo, mon magot ?

– Ni l’un ni l’autre. Joni M. n’a pas apprécié ce qui s’est passé. Elle a vu John Fink et ses chiens de garde se lancer à la poursuite de Morrison, et sans aucun doute le pauvre Papitok mourir dans son propre sang. C’est mieux pour elle, crois-moi.

– Attends, tu m’expliques ?

– Il aurait fini par la séquestrer comme il l’a fait pour les autres…

– Continue, tu m’intéresses.

– Je te jure sur la mémoire de tante Macha dont je me souviens à peine que le moment n’est pas loin où je vais tout t’expliquer.

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Entre temps dans la salle de billard

C’est une révolution, Monsieur ?

– Non, juste une petite révolte générale sans importance.

– Je ne comprends pas. Ils sont nourris, logés, je leur ai donné le rôle de leur vie.

– Ils jouent à être. Mais ils ne le sont pas Gabriel.,

– C’que vous pouvez être chiant les Ashkénazes à philosopher sur tout.

– Si j’ai bonne mémoire, philosopher vient du grec.

– Et alors ?

– Et alors rien, votre Angerie.

– Je n’ai rien entendu Vladek. Aujourd’hui je vais leur faire visiter les autres étages, ça leur changera la tête. Après tout l’Enfer est un genre d’hôtel.

– Les hôtels sont en général pour les vivants, Gabriel.

– Tu sais bien qu’ils le sont, Vladek.

– Mais eux ne le savent pas, Gabriel.

Monsieur pose sa queue de billard.

– Tu n’joues plus ?

– Gabriel… Tu ne les entends pas ? Le jour B, c’est aujourd’hui…

– Le jour B ?

– B pour bordel…

– Je suppose que tu as garanti tes arrières. Ce n’est jamais que la deuxième fois aujourd’hui.

– Tu as cessé de m’appeler Vladek du jour où tu m’as installé dans le bureau à côté du tien.

– Je vais te surprendre, je savais que cela arriverait. Je dirais même que je l’ai souhaité. J’ai été le chef et le despote de ce petit monde hors du monde. Qui sait, ma mise à mort sera peut-être mon dernier plaisir…

– Arrête, on dirait Clémenti dans un film de Pasolini.

– Tu l’as vu aussi ?

– À la télé, la dernière demi-heure.

– Parle-moi plutôt de tes nouveaux meilleurs amis insurgés.

– Je savais que tu étais au courant, Gaby…

– J’ai tous les défauts du monde. Une qualité : ne jamais laisser son cerveau s’endormir. Ne jamais remettre en question son don d’observation. Si je suis arrivé là où je suis, même pour le pire, le meilleur et inversement, c’est que j’ai écouté mes yeux même quand ils se fermaient.

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Une heure (?) plus tôt

Alex et Léonide sont assis sur le bord du lit

– Il ne nous reste plus qu’à attendre le signal.

– Histoire de passer le temps et d’égayer cette veillée d’armes, raconte-moi…

– L’Enfer, Gabriel, Monsieur ?

– Je vais te vider ta bouteille de vodka dans la lunette des gogues. Tu vas voir, ou plutôt tu verras mieux.

– Ok, tu as gagné Alex. Nous étions des fous d’avenir…

– Accouche…

– Quand Sue t’a quitté pour le bassiste puis pour Bo, je les ai managés pendant cinq longues années. J’ai vu Sue s’essayer à tous les paradis d’artifice que proposait chaque membre du groupe sans exception. J’ai vu l’innocence se barrer sous les cotons. Ça m’faisait mal au cœur. Je ne participais plus aux veillées d’après-concert dans les chambres d’hôtel. Je n’étais plus assez solide pour enjamber un corps de rocker inanimé… Et j’avais curieusement encore envie de manger des kilomètres, puisqu’au bout il y avait ces salles de concert à l’odeur particulière… Ces magnifiques anonymes qui nous accueillent à notre descente de l’Olympe.
Un jour, ou plutôt un petit matin qui vous souffle sur les doigts pour les peindre en violet, je suis sorti de ma chambre. Suis passé devant la suite où Sue dormait bouche ouverte entre bassiste et clavier. Je suis descendu et j’ai payé la note.

                          – « Vous pouvez remettre cette enveloppe à la jeune femme du 222 ?

                          –  Qui est actuellement dans la 221 ?

                          –  C’est ça. »

J’ai atterri à six heures du matin à cent mètres du Blues Alley de Memphis. Je n’étais plus manager des Hound Dogs. Je n’étais plus le protecteur silencieux de Sue. Je n’étais même plus moi. Je suis parti pour Vegas dans un Greyhound Bus, assis à côté de la mère du dentiste de Sinatra.

– Elle ne serait pas ici par hasard ?

– Non, Alex. L’Enfer est pour les VIP. Les autres n’ont droit qu’à un paradis chiant ou un purgatoire d’opérette.

– Tu n’as pas revu le groupe ?

– Non, ils se sont séparés quelque temps après. Le bassiste…

– Stewart ou James ? J’ai oublié.

– Eux-mêmes. Un soir, le bassiste s’est endormi au milieu du concert qui a précédé l’éclatement du groupe. Tu ne dis rien ?… Alex, tu veux qu’j’te parle de Sue, n’est-ce pas ? Je venais de quitter la table du baccara du MGM Hotel, Sue trempait ses lèvres dans une coupe de bulles au bras de Jimmy Colosini…

– Colosini, le petit neveu de Luciano ?

– Elle m’a fait un grand sourire. A tourné les hauts talons. Colisini m’a jeté un regard « pas- touche ». Je suis allé manger une César à l’hôtel éponyme. C’est la dernière fois que je l’ai revue Alex. Avant de me retrouver ici… Celui qui fut mon agent à mes débuts, m’a dit qu’il avait rédigé le contrat qui la liait désormais à un label indépendant appartenant à…

– Colosini ?

Léonide sourit.

– On reparlera de ça dans le prochain chapitre.

– On y va ? Répond Alex qui se prend une fois de plus pour un tableau d’Edward Hopper.

–  C’est pour bientôt… 

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À suivre…

Boris Bergman

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