Fondatrice avec Brendan Mac Farlane de l’agence Jakob Mac Farlane, Dominique Jakob conçoit des bâtiments aussi beaux à voir qu’ils sont bons et doux à vivre. Partager son regard invite à d’autres récits de nos villes et de nous mêmes.
L’enfermement en a sidéré beaucoup, sans doute beaucoup trop. Il a aussi réveillé et libéré des énergies qui ne demandaient que ça. Quand certains ont mis ce temps retrouvé au profit de siestes prolongées ou de gamberge carabinée, d’autres, plus rares il est vrai, n’ont vu le jour que de loin et ont vécu des heures intenses de travail et de création. Comme l’architecte Dominique Jakob. Ce mardi-là, elle refaisait surface au lendemain d’un week-end de rush.
« C’est une habitude chez les architectes, c’est ce qu’on appelle « la charrette » (sourire).
Ce qui est très difficile quand on fait un projet, c’est qu’on continue à inventer, à imaginer des scénarios, et qu’il y a un moment où il faut passer à la transcription. C’est toujours un moment qu’on retarde mais il y a toujours une date-butoir et c’est vrai que souvent les trois derniers jours avant de rendre un concours, on ne dort pas… Et c’était le cas avant-hier (sourire)… Et on a bien rendu ! Un architecte de l’agence a pu se rendre jusqu’en Suisse, traverser la frontière et remettre le projet.
Ce n’est d’ailleurs pas le seul puisqu’on a aussi rendu un concours pour un projet à Prague il y a deux semaines et un concours à Mons, en Belgique, il y a trois semaines… Donc malgré le Covid, on est arrivés à traverser les frontières et à déposer nos projets (sourire)… Cette période ne nous a pas freinés, c’était même très intéressant parce qu’on est arrivés à tout faire, on a pu rendre à temps tous les dossiers qui étaient déjà entamés et tous les concours pour lesquels on a été sollicités.
Finalement, puisqu’on ne pouvait pas sortir de chez nous, on a abusé du « Zoom » (rires) et on a tous beaucoup travaillé. On était tous isolés comme dans un monastère donc on était obligés de nous concentrer et d’être bons sur un sujet. Et malgré quelques difficultés, parfois, de communication, on a pu échanger avec des ingénieurs, des économistes, des éclairagistes… C’était très intéressant. Certains étaient partis en Grèce, d’autres au Cap-Ferret mais on a bien communiqué (sourire). »
Si les grands noms du métier aiment souvent se résumer à eux-mêmes, Dominique Jakob, pour sa part, préfère le « on » au « je » et ne conçoit d’imaginer et de créer qu’à plusieurs. Elle a le contact immédiat des gens qui ont le sens et la curiosité de l’autre. Elle ne vit pas dans une tour d’ivoire ou de verre depuis laquelle elle regarderait le monde d’en haut. C’est au plus près de celles et ceux qui y vivront qu’elle puise l’inspiration des bâtiments qu’elle conçoit avec Brendan Mac Farlane et leurs équipes.
Ces dernières semaines, il s’est agi pour eux d’imaginer une tour, de penser la transformation d’un ancien abattoir en logements, de créer une résidence étudiante, ou encore une maison de la Danse. Un éclectisme qui rappelle Prévert et son inventaire, qui dit aussi le goût du défi et le désir profond d’écrire une autre histoire de nos vies en ville.
« Chaque fois qu’on me demande : « Quelle est votre spécialité ? » Je répond qu’on n’en a pas. Ce qu’on aime, ce sont les projets intéressants où il y a une difficulté, une problématique, quelque chose qui n’est pas évident… Ce qui m’intéresse dans notre métier, c’est être source d’invention, d’innovation. C’est un peu comme avec le Rubik’s Kub, qu’est-ce qui va faire qu’on va pouvoir trouver une solution intéressante ?
On n’est pas architecte pour perpétuer des systèmes qui fonctionnent. Ça on le sait, on l’apprend à l’école et il faut les connaître les références. Mais après, la force d’un architecte, c’est de pouvoir s’affranchir de tout ça et proposer quelque chose…
Ce qui nous singularise, nous ?… (silence) Notre travail est très ancré dans le territoire. Ce qu’on essaye de voir, c’est comment fonctionne un site. Je prends l’exemple de la Cité de la Mode et du Design à Paris, ce bâtiment devait être détruit parce qu’il était considéré comme moche, vilain… C’était Saint-Maclou, les moquettes… La Ville de Paris avait donc prévu qu’il soit démoli pour faire place à un jardin. Et puis, il y a eu des protestations. Du coup, ils ont lancé une consultation, pour voir s’il y aurait un projet intéressant.
Donc, on avait toute latitude. On pouvait faire ce qu’on voulait, le casser, garder un bout. Nous, on a dit non, on a vu une trame et on s’est intéressés à l’histoire de ce bâtiment. Pourquoi il était là ? C’était un bâtiment industriel du début du 20é siècle où étaient stockées les marchandises qui arrivaient là par la Seine.
C’était aussi à Paris l’un des premiers bâtiment en béton armé, avec plein de défauts, parce qu’on ne savait pas à l’époque faire du béton armé. C’était un prototype mais pourquoi s’en débarrasser ? Le béton n’était pas beau, il y avait des gros cailloux, il était très irrégulier mais ça racontait des histoires. Et nous, dans nos projets, on raconte des histoires. Et je remarque que les gens s’intéressent aux histoires, et on adore… Donc, on a gardé le bâtiment et on l’a travaillé avec nos technologies du 21é siècle.
Je crois à ce dialogue. Il faut créer des liens, des discussions. Si tout se ressemble, on ne crée plus de discussions, on s’éteint. Si on fait des villes toutes pareilles, on ne se pose plus de questions… « Ben oui, c’est comme ça parce que c’est comme ça » et on se dit : « C’est comme ça parce qu’on doit le subir. » Nous ce qu’on veut, c’est ne pas subir. On essaye des fois, et ce n’est pas de la provocation, d’étonner et d’éveiller un intérêt, donc de susciter une discussion. Et dans l’échange, après, il y a plein d’autres choses qui se passent…
Moi je crois beaucoup dans les échanges et dans les discussions. On ne règle pas des sujets en s’écrivant des courriers, on les règle en discutant. Et en discutant, finalement, on se surprend soi-même… C’est au fond ce qui nous intéresse dans nos projets. »
À l’écouter, on comprend que l’architecture de nos villes est comme une phrase que d’autres avant elle ont commencé à écrire et qui sans cesse appelle, pour conserver sa pertinence sinon son éloquence, des mots nouveaux. Un dialogue ici encore mais avec les siècles, et qui invite Dominique Jakob à y prendre toute la place qu’exige son rôle. Ce qu’elle fait dans le respect de ceux qui l’ont précédé tout en restant de son temps.
« Cette relation-là est vraiment intéressante. Et on voit qu’elle peut se lier avec les savoir-faire, les métiers… Moi, j’aime travailler avec des gens qui touchent à leur matière, qui excellent dans leur matière. Et ça va aussi bien de l’artisanat traditionnel à tout ce qui est nouvelles technologies, aux gens qui inventent…
Et j’aime autant discuter avec quelqu’un qui essaye un nouveau matériau, par exemple une nouvelle céramique légère et hyper-résistante qu’avec quelqu’un qui peut travailler le cuir ou le bois. À mes yeux, ils ont autant de valeur tous les deux… Quand on parle de garder et de protéger le patrimoine, il me semble très important aussi que tous ces métiers soient beaucoup plus valorisés. On a tendance en France à les dénigrer, si on n’a pas fait polytechnique on n’a rien fait (sourire)… c’est terrible !
C’est catastrophique… Il y a plein de filières d’excellence qu’on ne valorise pas, parce qu’on ne les valorise pas d’abord dans nos différents milieux ! Je suis à moitié suisse, en Suisse, quand j’étais plus jeune, on valorisait beaucoup plus les filières professionnelles. Aujourd’hui encore, si vous excellez dans les métiers du bois et du métal, vous avez un vrai métier, une vraie position sociale. On vous respecte pour ce que vous faites. Et on le valorise ! »
Dominique Jakob est plus attachée aux talents qui excellent qu’aux titres qui ronflent. Elle veut des villes qui n’oublient personne et où chacun peut trouver sa place. Que les infirmières puissent se loger près des hôpitaux où elles travaillent, que le boulanger ne soit pas à quarante minutes de sa boulangerie.
À cet égard, la crise du Covid n’a fait que la conforter dans ses intuitions d’une ville « pour tous et accessible à tous. » Une ville dont elle aime aussi rompre souvent la grisaille anonyme et monotone, et qu’elle rallume. La Cité de la Mode et du Design à Paris ou le Cube Orange à Lyon en sont les illustrations éclatantes et joyeuses.
« Les couleurs, on en fait parfois. Et on déplaît beaucoup en faisant ça (sourire)… Oser ne pas faire comme tout le monde, on le paye d’un lourd tribut. C’est la grosse critique que je ferais à la France, où on vous demande de faire comme les autres.
Ma grande chance, c’est d’avoir grandi en Afrique, d’avoir ensuite passé un long moment aux États-Unis, d’avoir beaucoup bougé et d’arriver avec un horizon ouvert. Quand j’enseignais, ce que je disais à mes étudiants à chaque fois, c’était : « Tant que vous pouvez , voyagez, voyagez, voyagez ! » Le voyage est riche de rencontres. Il offre de remettre en question ce qu’on vous a toujours dit. Il faut toujours voir plus loin que ce qu’on vous enseigne.
De cette enfance en Afrique, j’ai retenu le paysage. Et mes plus belles références sont des paysages. Paysages dans lesquels on vit. Ce que je vois dans un paysage, c’est la poésie et du coup, j’essaie de l’amener dans la ville, de la rendre plus habitable, plus habitée.
C’est pour ça, vous le voyez dans nos projets, qu’il y a toujours une relation accrue entre l’intérieur et l’extérieur. On essaie toujours d’intégrer un extérieur dans un intérieur. C’est ce que vous voyez au Cube Orange à Lyon, l’extérieur rentre dans le bâtiment pour qu’on puisse aisément en profiter.
On a tendance à tout mettre sous cloche, regardez les centres commerciaux, pourquoi ? Quand vous vous vous promenez dans une rue, il y a les commerces, les échoppes, tout va bien, vous n’avez pas besoin d’être sous cloche. Mais je pense qu’avec la crise énergétique, on commence à comprendre que cette cloche, elle coûte très cher…
Quand on fait un immeuble de logement comme l’immeuble Hérold dans le 19é arrondissement à Paris, la distribution se fait par l’extérieur, les coursives sont à l’extérieur, elles sont larges et généreuses. On sort de son appartement comme on sort d’une maison, on voit son voisin à la lumière naturelle, c’est quand même plus agréable qu’à la lumière d’un néon. Voilà, c’est le lien qu’on essaie de créer. »
En rendant nos villes à une solitude inédite, le confinement a parfois aussi souligné leur part d’inhumanité. C’est ainsi qu’à Paris, le lyrisme haussmannien s’est sans doute d’autant plus heurté à ses propres murs.
« Avec Haussmann, il y a un côté très hygiéniste. Il fallait aérer la ville, donc il fallait l’ouvrir. Mais le gros problème, c’est que c’est une ville fermée. Ce sont des grandes avenues avec des façades alignées et un rythme imposé… Pourquoi il y a un attrait pour le Marais ? C’est qu’on a des bâtiments différents, les uns à côté des autres. Un peu plus grands, un peu plus petits avec un creux… Ça, pour moi, c’est une ville qui s’exprime.
Avec Haussmann, c’est fermé. On n’a pas de vue sur une cour, sur un jardin. Et je suis très critique parce que ce n’est pas la ville qui invente, qui se ressource. C’est la ville qui travaille, qui fonctionne, mais c’est pas la vie… Pour moi, il faut avoir des ruptures, comme à Londres par exemple. À Paris, je trouve qu’on ne pense pas assez à la qualité de l’espace urbain. Elle est pourtant essentielle.
La crise du Covid nous a montré que les villes qui sont très denses, sans espace de respiration, sans espaces tampons sont devenues invivables. Et Haussmann a considérablement minéralisé Paris. Or, il faut que la nature fasse partie de la ville ! On doit alterner la ville et les jardins, c’est fondamental ! On ne peut pas vivre sans nature. Et donc, je pense que maintenant le grand travail dans les villes, c’est d’intégrer la nature. »
Dominique Jakob ne se souvient pas avoir eu, enfant, le désir d’être architecte mais elle n’a pas oublié que tout déjà l’intéressait. C’est plus sûrement parce qu’elle observait son monde et qu’elle le regardait sous tous les angles qu’elle a choisi un chemin qui la placerait à la croisée de tous les autres et ouvrirait plus grand encore l’horizon de son propre imaginaire.
Quand elle entrevoit demain, c’est avec la même curiosité optimiste. Elle pense que le vélo, qui depuis notre liberté retrouvée semble avoir conquis la Capitale, ne règlera pas tout. Et elle n’a rien contre les voitures, pourvu qu’elles n’appartiennent à personne en particulier et que tous puissent s’en servir au gré de leurs envies et de leurs besoins. Elle s’impatiente juste de les voir voler.
Elle veut croire que les urbanistes et les promoteurs changeront les règles de leurs calculs et cesseront de vouloir nous loger dans des cages invivables et aberrantes. Sans lumière naturelle et sans balcon où rêvasser à l’air libre. Elle se désolait jusqu’ici de voir des territoires au large de nos périphéries, trop longtemps délaissés au profit des villes toujours plus denses, perdre leur vitalité et se réjouit d’y observer qu’aux panneaux « À vendre » se soient substitués ces derniers temps ceux qui affichent « Vendu ».
Dominique Jakob regrette seulement de ne pas avoir été plus loin dans l’apprentissage de la philosophie. Elle ne s’en rend pas bien compte mais à l’écouter, on a envie de lui dire qu’elle en fait un peu tous les jours. Elle a juste préféré le concret aux abstractions vides. Et ses créations ont aussi l’intelligence de donner un sens à un monde qui souvent en manque.
O.D






