Gérard Darmon : au Bel Âge du Lâcher-Prise

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Depuis plus de quarante ans, Gérard Darmon trace sa route au cinéma comme au théâtre. En attendant son seul en scène qui sera le récit de sa vie, cet homme à part prend le temps de l’aparté.

Pour peu qu’on y croie, dans les vies qu’il a vécues avant celle-ci, il a dû être chef Apache, prince de Bohème ou guerrier de Judée, pirate, contrebandier ou redresseur de torts. Et il a dû tellement aimer et aimer la vie que les dieux et les muses l’ont laissé revenir. Quand on a autant vécu et vécu aussi fort, on emporte forcément un peu de ses vies passées dans sa vie présente. C’est ce qui explique que Gérard Darmon soit aujourd’hui un peu tout ça à la fois, il est comédien.

Son ami Claude Lelouch a l’intuition depuis longtemps que Dieu est le plus grand metteur en scène. On a envie de le croire. D’autant que s’il dit vrai, le suprême démiurge s’est fendu pour Darmon d’un fameux scénario. Il n’avait pas foulé ses premières planches qu’il logeait déjà à la bonne adresse, rue des Artistes dans le 14é arrondissement parisien, non loin du Parc Montsouris. Comme un signe qui allait donner un cap à son parcours. Même si avant de penser au théâtre, c’est surtout le music-hall qui le faisait rêver. Sa mère travaillait alors juste en face de Bobino, où il allait faire ses humanités en vivant ses premières émotions de tout jeune spectateur. Ensuite, l’enfant unique qu’il était apprit le jeu et l’esprit de troupe.

« Au départ, j’étais parti pour être ce qu’on appelle un homme de troupe. J’avais la passion du théâtre, parce que c’était la liberté. Parce que c’était les textes, les classiques, les contemporains. J’aime la langue, j’aime les mots. Et la troupe m’attirait pour le cocon qu’elle offre. Ce qui ne veut pas dire que je n’avais pas l’intention ni l’ambition d’être connu. Mais je voulais être connu pour avoir des grands rôles au théâtre. Le Misanthrope, Richard III… je voulais en bouffer du grand rôle. Et du théâtre, j’en ai fait pendant dix ans. J’ai commencé avec Jean-Michel Ribes et j’ai travaillé avec Jean-Pierre Bouvier, avec Denis Llorca, avec des gens comme ça.

Et puis, il y avait une femme à l’époque dans le cinéma qui a précédé la génération de Dominique Besnehard, qui s’appelait Margot Capelier. Une petite bonne femme qui ressemblait à Édith Piaf, qui adorait les acteurs et qui m’aimait beaucoup. Et ça a commencé comme ça, un jour, je n’étais pas encore tout à fait acteur, j’étais encore au cours, elle m’a dit : « Gérard Oury est en train de faire un film avec Louis De Funès, ça s’appelle « Rabbi Jacob », il y a un personnage à jouer, trois ou quatre jours de tournage, est-ce que ça t’intéresse ? » Trois, quatre jours de tournage au cinéma, pour moi, c’était le gros lot !

En réalité, ça a duré beaucoup plus longtemps. On a eu un problème avec nos yeux, quand on était dans la cuve de chewing-gum, la cornée décollée… Moi quand je l’ai eue, personne ne m’a calculé parce que j’étais une merde mais quand De Funès l’a eue le lendemain, tout s’est arrêté… Et je m’en souviens, mon premier mot au cinéma, je disais une phrase, ça a été : « La mort ! »… Deux mots, c’est tout (sourire).

Bon, après, mon véritable salaire ça a été de voir travailler De Funès pendant quinze jours. Je ne l’ai pas quitté des yeux… Rétrospectivement, maintenant que je sais un peu comment ça se passe, quand on a des regards sur soi, qu’est-ce que j’ai dû lui casser les glaouis (sourire) !! Je le bouffais des yeux, je me demandais comment fonctionnait cette machine ! Parce que sur « Rabbi Jacob », il était en pleine maturité, il était au sommet. À ce moment-là, c’était le number one et de très très loin ! Je regardais cette espèce de mécanique, comment il était dans la vie, entre les plans, entre les prises et comment il était après le clap… c’était passionnant. »

Gérard Darmon-Au Bel Âge du Lâcher Prise-Def 2-ParisBazaar-Marion©Jean-Marie Marion

Dans le rétroviseur de ses premiers temps, Gérard Darmon revoit aussi Roger Hanin avec qui il faisait du théâtre et qui, peu après le tournage de Rabbi Jacob et quelques années avant le Grand Pardon, lui donna un rôle dans un film, lequel n’est sans doute pas resté gravé dans toutes les mémoires mais il eut au moins le mérite de l’aguerrir un peu plus et de cimenter leur belle amitié. Il se souvient surtout qu’il se cherchait. Il a dit oui à certains et non à d’autres. Il n’a que trop bien compris qu’une carrière se construit aussi en sachant refuser.

« Le cinéma, c’était pas un monde pour moi. Je ne connaissais personne. J’étais trop timide pour aller vers les gens, trop fier aussi, me disant : « Si jamais j’ai du talent, les gens finiront par s’en rendre compte et ils viendront à moi »… Bon, c’est pas tout à fait comme ça que ça se passe mon pote…

Et j’ai eu un parcours un peu chaotique. Je n’ai pas toujours fait ce qu’il fallait. Mais en même temps, avec le recul, je me dis que c’est très bien. Ça peut paraître un peu présomptueux mais quand je vois la façon dont les gens me reçoivent, dont ils me parlent de moi, je me dis que j’ai bien fait parce que j’ai été sincère et honnête. Donc, l’honnêteté paye parfois… même si ça met du temps.

Et appelons ça comme on veut, mais il y a aussi une question de ciel, de chance, d’être là au moment où. Un jour, Dominique Besnehard vient me voir dans une pièce de café-théâtre que je joue avec Bacri à l’époque, qui s’appelle « les Catcheuses ». On joue deux fois par semaine parce qu’il n’y a personne, on a trois spectateurs, des fois sept et parfois le vendredi quatre-vingt. Et donc Besnehard vient et me dit : « Va voir ce jeune mec, il va faire son premier film, je pense que tu pourras l’intéresser, il est en train de boucler sa distribution. »…  C’était Beineix qui préparait « Diva ».

Et Beineix me dit : « Tu arrives trop tard, j’ai plus rien pour toi. J’ai un petit truc de rien du tout mais je peux pas te le donner, c’est presque de la figuration. C’est dommage, si tu étais arrivé un peu plus tôt… » La phrase qu’il faut pas dire, comme quand tu cherches un appart’ : « Putain, la semaine dernière, il y en avait un… » (sourire). Bon, et Beineix me dit : « J’ai pris un mec de la Comédie Française qui va faire un personnage qui s’appelle « l’Antillais », c’était pour toi…

Et je ne sais pas pourquoi je dis ça mais je lui dis : « Mais il va pas le faire, il va se casser une jambe. » Beineix me rappelle quinze jours après, il me dit : « Putain, tu lui a mis l’oeil (rire), il s’est cassé une jambe ! » Et c’est comme ça que j’ai fait « Diva ». Après quand tu fais « Diva », tu ne sais pas que tu le fais, tu ne sais pas ce que le film va devenir… Même chose quand il me propose « 37,2 » ou lorsque je rencontre Tony Gatlif pour « Les Princes »…

Il y a des rencontres et puis il y a des films. J’ai la chance d’avoir un parcours jalonné de films cultes. Ceux que j’ai cités et d’autres. « La Cité de la Peur » est culte. « Astérix et Cléopâtre » est culte. « Le Coeur des Hommes » a l’air de le devenir… Tout ça est entrecoupé de seconds, de troisièmes rôles, de petits clins d’oeil de temps en temps avec des participations et de premiers rôles aussi, souvent dans des premiers films qui passent un peu à la trappe… Quand « Les Princes » est sorti, ça n’a pas pas été un gros succès, loin de là, mais après il a pris sa dimension.

Et ça continue. Je viens d’en faire un avec un Chinois, Franchin Don, ça s’appelle « Vous êtes Jeunes, vous êtes Beaux », un superbe film, magnifique, on est allés à New-York avec, j’ai eu un prix d’Interprétation… Je barbouille pas Instagram avec ça. C’est du vécu et ça me suffit. Je me dis que j’ai raison de faire des films comme ça aussi…

Et ça ne m’empêche pas de faire d’autres choses, plus familiales, plus commerciales. Il y en a deux qui vont sortir, « Bout d’Chou » avec Carole Bouquet et « Brutus contre César » de Kheiron. Avec, et c’est là que je l’ai rencontré, Pierre Richard et puis Lhermitte, Ramzi… et une jeune génération de comédiens et comédiennes, drôles, doués, talentueux qui me renvoient une image de moi qui me surprend toujours…

Parce que ça me fait prendre conscience de mon âge, je ne suis pas un perdreau de l’année (sourire) et que je ne me vois tellement pas comme ça… Je suis surtout soucieux de viser l’excellence, de m’améliorer toujours… C’est bien de ne pas se regarder le nombril, voilà. »

Gérard Darmon-au Bel Âge du Lâcher Prise-Def 3-ParisBazaar-Marion©Jean-Marie Marion

Sur son chemin de vie, qu’il lui est arrivé de comparer au Tourmalet, ce grand classique de la légende des Cycles comme l’a si bien écrit Antoine Blondin, Gérard Darmon a vécu cet autre grand bonheur que ses parents l’ont vu y arriver et devenir celui qu’il est devenu. Il a consacré un livre à son père qui était un personnage de roman (Sur la Vie de mon Père, paru chez Michel Lafon), et il se souvient très bien que sa mère était là à chacun de ses pas. Aimante, attentive et admirative.

« Ma mère, c’était ma meilleure attachée de presse (sourire). Elle avait tout, elle gardait tout, le moindre article, la moindre photo, c’était magnifique (sourire) ! Et mon père venait d’un milieu qui n’était pas du tout celui où j’évoluais… un milieu, j’allais dire de voyous… en tout cas, il avait ces codes-là. Et j’ai été élevé comme ça, moi.

C’est pour ça que j’ai eu envie de faire ce seul en scène (qu’il co-écrit en ce moment avec Hadrien Raccah-ndlr), parce que je vais parler de tout ça, des amis de mon père. Les « Roger la Tomate », « Dédé la Peugeot », « La Ficelle », « N’a qu’un Oeil »… Je vais parler de tous ces mecs-là que je voyais le dimanche matin dans un troquet à Montrouge, avec l’ancien champion du monde de boxe poids-coq, Robert Cohen, qui me mettait sur le comptoir : « Vas-y, dis-moi Le Loup et l’Agneau ! » Et je disais Le Loup et l’Agneau et il me filait un Victor Hugo, cinq balles à l’époque…  j’avais sept ans (sourire)… Donc pour mon père, le métier d’artiste, d’acteur c’était un peu « tous des tapettes ! » (rires) C’était loin de son univers…

Pourtant, il avait une très belle belle voix et il voulait être chanteur d’opéra. À Oran, il avait rencontré une cantatrice qui était venue de l’opéra de Paris qui l’avait remarqué parce qu’il était dans le choeur et parce qu’il avait dû la draguer (sourire), elle voulait le ramener avec elle à Paris mais ma grand-mère n’avait pas voulu. Et j’ai entendu toute ma vie parler de la carrière lyrique ratée de mon père… 

En tout cas, oui, ils étaient très contents quand ils ont vu les premières émissions de télé, les premiers articles… Au moment du « Grand Pardon », je me baladais avec eux dans la rue, les gens me disaient bonjour, je sentais bien leur fierté. Et comme un idiot de crétin que j’étais, quand ma mère avec sa soeur, ma tante, étaient dans la salle au théâtre où je jouais, elles trouvaient que les gens ne s’enflammaient pas assez alors elles se levaient et applaudissaient encore plus fort… ça me mettait dans un état de rage (sourire). Je ne percevais pas l’amour et la fierté. Mais oui, ils ont eu le temps de voir… Ça m’aurait déglingué sinon. »

Gérard Darmon-Au Bel Âge du Lâcher Prise-Def 4-ParisBazaar-Marion©Jean-Marie Marion
Ce n’est pas tant « jouer » qui intéresse aujourd’hui Gérard Darmon, c’est plus simplement « être ». Il évoque son ami Gérard Depardieu, « sublime acteur », dont il aime la façon qu’il a de « respirer les choses ». Il pense au peintre qui a consacré sa vie à son art et qui un jour, enfin, finit par tracer le trait juste et beau. Il sait que derrière l’apparente facilité se cachent des années d’essais, d’échecs, d’efforts, de travail acharné en somme. C’est cette recherche, patiente et exigeante qui le tient debout, le fait avancer et lui évite au passage d’aller s’échouer sur les écueils de l’indifférence blasée. L’heure est venue pour lui de se défaire de certains de ses dogmes et de quelques unes de ses angoisses. Ce cap essentiel sur la route du comédien, c’est ce que l’immense Jean-Laurent Cochet appelle le « lâcher-prise ».

« C’est drôle qu’on parle de ça… Je viens de donner trois master-class chez Jean-Laurent et justement je leur ai parlé du lâcher-prise… C’est le thème de ma décade personnelle. Je me rends compte que ça me fait beaucoup de bien, moi qui suis plutôt angoissé. Le lâcher-prise, c’est à dire décrocher des certitudes auxquelles on s’est agrippé pendant des années et se dire : « Mais ça fonctionne aussi sans, regarde, c’est magnifique ! »

Son métier le passionne comme au premier jour mais il n’a singulièrement jamais su l’enfermer dans une tour d’ivoire du haut de laquelle il contemplerait ses contemporains. Gérard Darmon continue d’être attentif à la marche du monde et ne laisse jamais passer l’occasion de sa libre expression. L’hystérie du moment, les régressions comme les résurgences que nous renvoie l’époque, n’entament ni son optimisme ni sa foi dans l’Homme. Il sait qu’après le mauvais temps, les beaux jours finissent toujours par revenir. Le jour de cette rencontre était d’ailleurs un beau jour. On avait tout simplement croisé un soleil.

O.D

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