Jean-Yves d’Angelo : Pianiste de Haute-Fidélité

Jean-Yves d'Angelo-Pianiste de Haute-Fidélité-ParisBazaar-Marion

Il accompagne les plus grands depuis plus de quarante ans et sait parfois trouver le temps de la fugue solitaire. Aussi génial que discret, Jean-Yves d’Angelo joue du piano assis mais s’applaudit debout.

« Tu vois, là, le mini-Moog ? C’est celui qui a fait « la Boîte de Jazz »… La chanson que tu fredonnais tout à l’heure, « Unis vers l’Uni », c’est fait aussi avec ça… Là, il y a mon Prophet 5 des années 80… Là, mon Fender Rhodes que j’ai fait retaper… Il y a aussi un tout petit Khorg, qui est le tout premier synthétiseur mono-symphonique que j’ai utilisé dans la première tournée que j’ai faite…  je me souviens, je faisais un solo sur ce synthé… C’était en première partie de Johnny Hallyday, en 1977, avec un groupe qui s’appelait « Magnum »… j’avais dix-sept ans et demi… »

Où que son regard se pose, ce sont des souvenirs magnifiques qui affluent. Les siens bien sûr et un peu les nôtres aussi. En nous accueillant dans son studio, grand comme une roulotte de Bohème, niché dans un immeuble sage autant que vénérable de l’île Saint-Louis à Paris, Jean-Yves d’Angelo vient de nous ouvrir son royaume. À sa porte, les mauvais bruits du monde s’estompent, le silence s’installe et la musique, qui se sent comme chez elle, prend tout l’espace. Il y a quelque temps, ils se sont d’ailleurs retrouvés tous les trois ici-même, pour faire de la musique justement. Comme des ados, en à peine plus grands. Jean-Yves, Michel et Manu.

« On vient d’enregistrer le dernier album de Michel Jonasz (après huit ans d’absence, « le Méouge, le Rhône et la Durance »-ndlr), avec qui je travaille depuis des années. On avait décidé de faire la pré-production ici. Michel nous a amené ses chansons, et puis avec Manu Katché, qui est mon co-réalisateur, on a cherché ici… toutes les idées sont venues ici.

On a donc fait les claviers ici, à part les pianos qu’on a enregistrés dans un grand studio, mais tous ce qui est synthétique et programmation, on l’a fait ici. Et Manu avait installé sa petite batterie juste là… c’était organique (sourire) !… Oui, c’est pas bien grand mais j’arrive à travailler dans des endroits minuscules.

Je fais des musiques de films, des fois je suis chez moi devant mon ordinateur, j’ai un tout petit clavier, je mets mon casque, j’ai pas besoin d’être dans un grand espace, j’ai parfois un mètre carré, et l’imagination fait le reste… je suis ailleurs. Et je ferme les yeux… de toute façon, je ferme toujours les yeux (rires). »

©Jean-Marie Marion

C’est vrai ce qu’il dit. Quand il joue, Jean-Yves d’Angelo regarde ailleurs. Et si on ne sait pas où il part se percher ni ce qu’il voit, on est au moins convaincu que ça doit valoir le détour. Quand il laisse ses doigts courir et puis danser sur le clavier, il habite un autre monde, le génial pianiste.

« J’ai l’impression d’être davantage dans la musique ou qu’elle passe plus par moi. J’ai ma théorie sur ce sujet, c’est peut-être ésotérique mais je pense qu’on est juste des instruments et pas des créateurs vraiment. Nous les musiciens, on est comme des transmetteurs d’une énergie qui vient de je ne sais où… D’ailleurs, il m’arrive de jouer et de me regarder jouer… de sortir de moi. Et des fois, je me vois et je me dis : « Tiens, aujourd’hui tu joues bien ! » Ou alors : « Aujourd’hui, non, tu joues mal (rires) ! » Comme si ce n’était pas moi. 

J’ai développé cette théorie il y a quelques années quand j’ai pris, à trente ans, des cours de direction d’orchestre. Et je me suis laissé embarquer dans cette espèce de folie qu’est la direction d’orchestre. C’est à dire où tu imagines et tu penses au son que tu vas donner à l’orchestre avant qu’il ne joue. C’est une sorte de télépathie. La force, l’intensité ou le sentiment que tu veux faire passer à l’orchestre, tu es obligé de les penser avant… et ça marche (sourire) !

Si tu n’y penses pas avant, ça va pas être bien. Si, en revanche, tu y réfléchis, comme par magie, ils jouent tous ensemble comme tu l’as imaginé. Bien sûr, il y a la technique du geste. Selon que tu t’adresses aux cordes, aux cuivres qui demandent un peu plus de temps pour que la note arrive, ou aux percussions qui, elles, sont là tout de suite, mais il y a d’abord cette télépathie…

Et d’ailleurs depuis, j’ai repensé à ma manière de jouer du piano. Ce ne sont pas des notes, ce n’est pas de la technique, tout ça il faut oublier, c’est juste : « Qu’est-ce que je veux faire passer comme émotion ? » , « Qu’est-ce que je veux entendre de mon instrument ? » Eh bien, ça marche aussi. Et il faut être à la fois dans cette transmission d’intensité musicale et être détaché pour ne pas être trop pris et se faire emmener par son émotion.

Si par exemple, quand Michel chante « J’Veux pas que Tu t’en Ailles », et que je pense à des moments de ma vie, je vais finir en larmes et il faut pas ! D’ailleurs, Michel a le même problème parce qu’évidemment il doit interpréter un texte et pas le réciter, sinon ça ne marchera pas. Mais il doit aussi garder une petite distance pour une pas être pris par l’émotion… 

Oui, on est sur un fil. Et le spectacle qu’on fait tous les deux, en piano-voix, c’est vraiment ça. Chaque mesure a son propre tempo. Chaque respiration de Michel me fait jouer à un endroit. Chaque petite note que je joue va le faire chanter ailleurs. Et les gens ne se rendent pas compte exactement de ce qui se passe mais ils sentent qu’on est sur un fil, ils sentent que c’est fragile… et c’est ça qui est beau. »

Jean-Yves d'Angelo-2-Pianiste de Haute Fidélité-ParisBazaar-Marion©Jean-Marie Marion

Ce qui ne l’est pas moins, c’est la fidélité qui guide aussi son chemin. Avec Michel Jonasz comme avec Eddy Mitchell qu’il accompagne depuis longtemps. Depuis toujours ou presque, pourrait-on dire. Même Manu Katche, souvent entre deux avions et quelques fuseaux horaires, n’est jamais loin de lui. Et lorsqu’ils se retrouvent, peu importe finalement la course du temps, il observe que rien ne change vraiment. La complicité reste intacte, comme le plaisir qu’ils ont à jouer ensemble.

Fidélité aux autres, fidélité à lui-même. Que Julien Clerc, Florent Pagny, Patrick Bruel ou Jean-Jacques Goldman et tellement d’autres, tous différents et tous si singuliers, l’appellent à les rejoindre, c’est toujours le même Jean-Yves d’Angelo au piano.

« Mais c’est exactement ça ! Moi, j’ai l’impression de jouer pareil. Je ne fais pas de différence, je me mets au service de la musique. Si je joue avec Michel, je sais que je vais avoir des nuances un peu différentes, un swing différent. Quand je faisais les « Vieilles Canailles » avec Johnny, je devais faire un solo d’orgue dans « le Pénitencier », j’étais obligé d’envoyer fortissimo (sourire) ! Parce que le mec, il envoyait tellement à la voix (sourire) ! Mais c’est le même Jean-Yves… c’est le même musicien mais qui joue des pièces différentes. C’est comme le pianiste classique qui joue Mozart et ensuite Mahler, il passe de l’un à l’autre… mais toujours avec sa propre sensibilité.

Après, pourquoi eux, pourquoi moi ?… Je ne sais pas. J’ai débuté avec Jonasz et avec Mitchell, des gens que tu as envie de suivre toute ta vie. Et eux, ils sont très fidèles. Ensuite, je dis toujours que  pour être un musicien qui « réussit », il faut d’abord être doué mais très doué, beaucoup plus que les autres, sinon tu n’as aucune chance. Après, il faut travailler énormément. Enfin, il faut faire des rencontres. 

Au début, je jouais avec « Magnum », ensuite avec des bluesmen, et puis j’ai été embauché chez Mitchell. C’est Jean-Jacques Milteau qui à l’époque s’occupait de l’orchestre. Et Jonasz m’a vu sur scène avec Eddy, il changeait de musiciens et il m’a proposé de le rejoindre… j’aurais pu commencer plus mal (sourire)… j’appelle ça de la chance. »

La chance n’explique pas tout, le hasard non plus, même si l’une et l’autre ont le talent parfois de tricoter de belles histoires. Jean-Yves d’Angelo se souvient que la musique a toujours été présente dans sa vie, comme si elle n’avait jamais cessé de faire partie de la famille. La musique qui, à l’écouter, aujourd’hui encore le tient debout.

« Je suis très hypocondriaque. J’ai l’impression que le corps ne va jamais même si ça va. Quand ça ne va pas, je me suis rendu compte que si je fais de la musique… d’un coup, c’est fini. Ça m’est arrivé plein de fois, je suis allongé par terre de fatigue, je monte sur scène, et vingt secondes plus tard, la fatigue est partie, je ne suis plus malade. Je me souviens, je jouais un soir avec France Gall, je pleurais tellement j’avais mal, des douleurs au ventre, partout… je monte sur scène et je pleure, je me dis que je ne vais jamais tenir. Et puis, je joue le morceau, l’esprit va sur autre chose, je fais le concert, deux heures plus tard, c’était terminé, je n’avais plus mal, plus rien… C’est ma thérapie peut-être (sourire).

Et oui, il y a beaucoup de musiciens dans ma famille. Mon oncle, le frère de mon père, Carmino d’Angelo était le chef d’orchestre du cirque Pinder-Jean Richard, il jouait de l’accordéon, du bandonéon, du saxophone, de la basse. Lui, c’était et c’est toujours un professionnel. J’ai un autre oncle, du côté de ma mère, qui était pianiste dans un orchestre de bal et qui m’a appris beaucoup aussi. Et j’ai plein d’oncles et de tantes qui n’étaient pas professionnels mais qui faisaient de la musique… Dans notre famille d’émigrés Italiens, Espagnols, Pieds-Noirs, on jouait tous de la musique.

Dans la génération d’après, moi et mon frère on est professionnels. Mon frère qui nous a accompagnés au saxophone sur le dernier album de Michel. J’ai un cousin qui est dans la programmation musicale. Et dans la génération suivante, il y a mon fils qui est ingénieur du son. Il travaille beaucoup aux États-Unis, il vient d’ailleurs de produire cinq titres sur l’album posthume de Chester Bennington, l’ancien chanteur de Linkin Park. Et puis, il y a aussi le fils de mon frère qui à quinze ans joue du piano mieux que moi à son âge (sourire).

Jean-Yves d'Angelo-3-Pianiste de Haute Fidélité-ParisBazaar-Marion©Jean-Marie Marion

À la question de savoir ce qui fait encore sinon l’excellence de la chanson française en tout cas sa singularité, Jean-Yves d’Angelo pense immédiatement au texte. C’est d’abord pour ses mots qu’il aime jouer avec Jonasz, lequel met parfois deux ans à les écrire. C’est de la même façon pour la finesse qu’il exige dans les paroles qu’il interprète, qu’il admire Eddy. C’est pour ça encore que la variété qu’on lui propose aujourd’hui l’intéresse de moins en moins. Il aimerait bien à ce propos que certains ou certaines ne perdent pas de vue la responsabilité qui leur revient de savoir rester exigeants. Aux rimes qui paressent, il préférera toujours les mots qui font sens.

Les tics, les strass comme les plumes du métier le laissent froid. Ce sont les mots et les mélodies qui lui donnent sa vibration. Plutôt que dans des voyages lointains ou des tournées interminables, faut-il s’en étonner, c’est sur son île en plein Paris que ce promeneur immobile et inspiré a choisi de savourer son bonheur de vivre. D’ailleurs, Jean-Yves d’Angelo voyage souvent. Un peu tous les jours en fait, et très loin d’ici… Comme souvent, quand on n’est que musique.

O.D

 

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